À Ibiza, le DJ et producteur brésilien a installé sa résidence Affairs au Pacha pour quatre mardis de juin. L’occasion de découvrir, derrière la machine à bangers, un artiste discret, nourri de rock, de synthés eighties et de souvenirs de club.
La nuit attendra la fin du match
À Ibiza, même la nuit semble parfois devoir attendre la fin du match. Cette année, la Coupe du monde s’invite jusque dans les rituels de l’île : à l’hôtel Pacha, les écrans diffusent les rencontres, les verres circulent, les conversations s’interrompent au rythme des actions. On regarde le foot, on commente, on traîne un peu plus longtemps au bar, puis la soirée reprend son cours naturel : direction le club.
Ce qui frappe, au Pacha Ibiza, c’est cette impression de retrouver une maison. Non pas un lieu familier au sens ordinaire du terme, mais une maison de nuit, avec ses codes, ses visages, ses habitudes. À l’hôtel, au restaurant, au bar comme au club, on retrouve cette Pacha Family : une équipe qui accueille, reconnaît, accompagne, et installe une forme de confort assez rare dans un environnement qui pourrait facilement devenir impersonnel.
© Raul Sanchez avec l’aimable autorisation de Pacha Ibiza
C’est peut-être aussi cela qui distingue le Pacha Ibiza d’autres temples de la nuit : derrière le nom mythique, les cerises rouges, les lumières et le très haut niveau de service, il reste une vraie sensation d’hospitalité. Une élégance sans raideur, une attention constante, une manière de faire sentir que l’on revient quelque part plutôt que d’arriver dans une machine.
Le mardi soir, en juin, cette famille accueille Vintage Culture. Un créneau que l’on avait vu l’an dernier associé à CamelPhat, et que le DJ et producteur brésilien occupe cette fois avec Affairs, une résidence courte, pensée comme une série de quatre dates seulement. Pas une prise de pouvoir sur tout l’été, plutôt un passage ramassé, presque symbolique : quatre nuits pour installer une couleur, un son, une manière d’occuper ce mardi devenu, à sa façon, un rendez-vous.

© Pacha Ibiza
Qui est Vintage Culture ?
Derrière Vintage Culture, il y a Lukas Rafael Ruiz Hespanhol, DJ et producteur brésilien né en 1993. Dans les biographies officielles, son nom est souvent associé au Mato Grosso do Sul, au Brésil. Lui raconte pourtant être né au Paraguay, avant de rejoindre le Brésil, puis São Paulo, devenue aujourd’hui l’un des grands centres de la musique électronique sud-américaine.
Actif depuis le début des années 2010, Vintage Culture s’est imposé comme l’un des producteurs brésiliens les plus visibles de la scène house internationale, avec un son mélodique, puissant, pensé pour les grands clubs comme pour les festivals. Son premier album, Promised Land, sorti en 2024, réunissait notamment The Temper Trap, NoMBe, Goodboys, Maverick Sabre ou encore Izzy Bizu. En 2025, il a lancé Affairs, son label et plateforme créative, qui donne aujourd’hui son nom à sa résidence au Pacha.
Mais ce qui surprend, dans la conversation, c’est moins le CV que ce qu’il écoute quand il n’est pas derrière les platines. Chez lui, Vintage Culture revient volontiers au rock, au progressive rock, à la new wave et aux années 80. Il cite A-ha, Depeche Mode, New Order, mais aussi The Weeknd, pour cette manière de remettre les grands synthés mélodiques au centre de la pop. Son nom prend alors un autre sens : Vintage Culture n’est pas seulement un alias de DJ, mais une vraie indication sur ce qui l’a formé.
Une villa face à la mer
Avant la soirée, Vintage Culture reçoit dans une villa qui surplombe la mer. Le décor pourrait vite tourner au cliché ibizien, mais il y a chez lui quelque chose de très concret dans ce rapport à l’endroit. Lukas Hespanhol parle doucement, presque timidement. L’échange n’a rien d’une interview officielle : plutôt une conversation informelle, sur la terrasse, avec des phrases simples, parfois prudentes, parfois très révélatrices.
Il a installé son matériel dehors, face à la mer, et dit passer ses journées à travailler là, avec l’horizon devant lui. On imagine souvent les producteurs enfermés dans des studios sombres, entre écrans, machines et nuits blanches ; lui semble avoir besoin d’air, de lumière, d’une vue qui l’aide à chercher. Ce n’est pas seulement une image de vacances. C’est là, sur cette terrasse, qu’il espère « trouver le morceau qui manque encore à Ibiza cette année. »
Car selon lui, l’été 2026 n’a pas encore son banger. Pas encore de titre qui circule partout, des clubs aux taxis, des plages aux téléphones fatigués du matin. Il aimerait que ce soit le sien. Pas comme une fanfaronnade, plutôt comme un objectif très clair : profiter de ces sessions face à la mer pour faire sortir le morceau capable d’accrocher la saison.
Il parle aussi du Brésil, de São Paulo, de cette scène électronique devenue immense, structurée, puissante, où se concentrent aujourd’hui beaucoup de producteurs. Mais son récit n’a rien d’une carte postale. Il évoque les difficultés à percer, la sensation d’être parfois vu comme un outsider lorsqu’on vient de là-bas. La musique est partout au Brésil, dit-il en substance, mais l’accès aux réseaux, à l’industrie, aux scènes internationales, reste beaucoup plus compliqué.
Cette nuance est importante. Le Brésil n’apparaît pas seulement comme un pays de fête et de festivals, mais comme un territoire où les talents existent partout, y compris dans les périphéries, sans toujours trouver le chemin vers la reconnaissance. Lui-même se reconnaît dans cette idée d’underdog : quelqu’un qui a dû partir de loin, passer par d’autres chemins, et apprendre à se faire une place.
Une autre vie possible
La musique devient alors un autre terrain. Une autre manière de canaliser une énergie qui, avant, passait par le corps, le ballon, le mouvement. À l’entendre, on comprend autrement son rapport très physique à la scène et au public. Chez lui, le son n’est pas seulement une affaire de production ou de structure ; c’est un espace à occuper, une façon de remettre le corps au centre.
Le contraste est d’autant plus frappant que Vintage Culture est aujourd’hui une machine de visibilité mondiale. Près de 11,7 millions de personnes le suivent sur Instagram, chiffre énorme même dans l’univers des DJs, où la popularité se mesure autant aux clubs remplis qu’aux écrans allumés. Ces derniers mois, il a enchaîné les sorties et les collaborations : “Malabaris” avec Mila Journée, “Meu Verão” avec MAGI, Doral et Blotz, “Freaky 1” avec Max Styler et Ali Love, sans oublier son remix de “You & Me” de Max Styler. Son album Promised Land a également connu une seconde vie à travers une série de remixes réunissant notamment CamelPhat et Solomun, deux noms qui disent bien le territoire où il évolue désormais.
Cette idée de transmission revient d’ailleurs dans sa manière de parler des autres artistes. À 32 ans, Vintage Culture aime travailler avec des figures beaucoup plus âgées que lui, des noms comme Carl Cox ou Solomun, auprès desquels il dit apprendre encore. Dans un milieu souvent obsédé par la nouveauté, les classements et le prochain drop, ce respect pour les anciens raconte autre chose : une envie de s’inscrire dans une histoire plutôt que de seulement courir après l’actualité.

© Raul Sanchez avec l’aimable autorisation de Pacha Ibiza
WhoMadeWho, la scène respire autrement
Retour au Pacha. Avant Vintage Culture, WhoMadeWho installe une autre température. Le groupe danois, venu de Copenhague, appartient à cette famille rare capable de faire dialoguer l’indie, le dance-punk et la culture club sans donner l’impression d’avoir simplement ajouté une guitare pour “faire live”. Dans la formule hybride présentée ce soir-là, la scène respire autrement : chant, guitare, mix, tension mélodique, présence humaine.
Ce n’est pas un simple échauffement avant le gros son. Plutôt une mise en condition plus subtile, presque une passerelle entre la pop et le club. Une bonne entrée en matière, finalement, pour un artiste qui porte lui aussi dans son nom cette idée de mémoire musicale.
La mémoire pop sous les stroboscopes
Puis Vintage Culture prend la cabine. Le son est massif, précis, calibré pour le grand club : basses profondes, montées larges, efficacité immédiate. Mais après l’avoir entendu parler de rock, de mer, de football, de transmission et de cette culture musicale qui l’accompagne depuis l’enfance, on écoute forcément son set autrement.
Son nom n’est pas seulement un joli assemblage de mots pour affiche de festival. Dans sa discographie, ce goût pour les morceaux qui ont déjà une histoire revient régulièrement à la surface. Il a remixé “Blue Monday” de New Order, monument synthpop devenu matrice de plusieurs générations de dance music, comme il a relu “Another Brick in the Wall” de Pink Floyd, preuve que son rapport au passé n’est pas un simple décor nostalgique, mais une matière qu’il retravaille pour le club.
Ce soir-là, au Pacha, cette tension fonctionne plutôt bien : un gros son très actuel, mais nourri par une mémoire plus ancienne ; une efficacité de DJ de festival, mais avec ce goût pour les mélodies qui restent, les refrains que l’on reconnaît avant même de savoir pourquoi. Vintage Culture veut faire danser, bien sûr. Mais ce qui le distingue, c’est peut-être cette manière de relier la nuit à autre chose qu’elle-même. Sous les basses d’Ibiza, les années 80 n’ont pas dit leur dernier mot.
Vintage Culture au Pacha Ibiza
La résidence Affairs de Vintage Culture au Pacha Ibiza prendra fin le mardi 30 juin avec une closing party réunissant notamment Vintage Culture, Mochakk, Volkoder et Doozie. Présentée comme une série limitée de quatre mardis en juin, elle marque une étape symbolique sur ce créneau du mardi, que l’on avait vu l’an dernier associé à CamelPhat.
Vintage Culture reviendra ensuite au Pacha comme invité, notamment le 17 juillet pour Music On, puis le 22 juillet pour Abracadabra / BLOND:ISH.
Alma ROTA
Source:
www.rollingstone.fr


