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« Do you believe in magic ? »: Rencontre avec Romain Pissenem, le scénographe qui réinvente le spectacle vivant

Scénographe, metteur en scène et fondateur de High Scream, Romain Pissenem orchestre certains des plus grands spectacles de la planète. Pourtant, derrière les records d’affluence, les technologies de pointe et les productions XXL, sa quête reste étonnamment intime : provoquer ce moment de grâce où le spectaculaire disparaît au profit de l’émotion.

Sa société High Scream vient d’illuminer la Statue de la Liberté aux côtés de Michael Canitrot pour célébrer les 250 ans des États-Unis, quelques semaines après avoir fait vibrer le Stade de France dans le sillage de David Guetta : immense monolithe de 32 mètres planté au centre de la scène, pyrotechnie millimétrée, images de science-fiction et acrobates suspendues à des ballons d’hélium. Romain Pissenem, fondateur de High Scream, orchestre aujourd’hui plus de 2 000 spectacles par an, d’Ushuaïa aux plus grandes scènes mondiales, pour David Guetta, DJ Snake, Fisher, Black Coffee, Peggy Gou ou encore Indochine.

Mais le réduire à un scénographe de shows géants serait passer à côté de l’essentiel : Romain Pissenem travaille moins comme un technicien du spectaculaire que comme un illusionniste de la foule. Chez lui, la technologie n’est jamais le sujet. Elle est l’outil, le cadre, le mécanisme invisible qui permet à des milliers de personnes de lever les yeux au même moment et de croire encore, ne serait-ce que quelques secondes, à quelque chose qui les dépasse. Il parle de lasers, de show-control et de production exécutive, bien sûr, mais il revient toujours ailleurs : au théâtre, au cinéma, à l’enfance, à cette seconde fragile où le spectaculaire cesse d’impressionner pour commencer à émouvoir.

La veille de notre rencontre, au Stade de France, ce ne sont d’ailleurs ni les flammes ni les écrans qui semblaient contenir le cœur de son travail, mais deux silhouettes suspendues dans le ciel, presque irréelles, et ce silence soudain d’un stade entier. Là où d’autres cherchent le choc visuel, lui poursuit quelque chose de plus ancien : une magie collective, l’idée presque naïve, donc précieuse, qu’un spectacle peut encore surprendre 80 000 personnes en même temps.

Romain Pissenem voulait faire du cinéma. Il a finalement trouvé un écran plus vaste : la scène. Et inventé, entre rave, théâtre, opéra moderne et culture club, un langage à lui, qu’il appelle l’électro-théâtre. Rencontre avec un scénographe-illusionniste qui transforme la musique électronique en fabrique d’émerveillement.

© Raphael Deprost

Quand le stade retient son souffle

Au Stade de France, pendant le show de David Guetta, au milieu de la pyrotechnie et des écrans géants, deux acrobates se sont élevées au-dessus du public, suspendues à des ballons. Qu’est-ce que cette image représentait pour vous ?

Romain Pissenem : Cela fait trente-cinq ans que je vois ce spectacle quand je ferme les yeux. Au début, c’était frustrant : on a une idée, on n’a pas les moyens de la réaliser, on a l’impression que personne ne comprend. Ou peut-être qu’on l’explique mal. Mais on est persuadé d’une chose : un jour, elle existera. Et ce soir-là, au Stade de France, c’était le cas. Je fais ce show depuis des années et je suis rarement ému par mon propre travail. Mais quand les acrobates se sont élevées, avec la musique, quelque chose de magique s’est produit. Deux secondes qui résument tout ce que j’ai toujours voulu faire. Cette image, c’est exactement ce que j’appelle depuis toujours l’électro-théâtre : le mélange de la fête, du spectacle et de la poésie.

Comment est née cette idée des acrobates portées par des ballons ?

Romain Pissenem : Il y a plus de dix ans, dans un hôtel parisien, je parlais avec David de sa première résidence à Ushuaïa et je lui expliquais cette idée qui m’obsédait depuis toujours : l’électro-théâtre. Je passais ma vie à dire aux artistes : « Il faut qu’on fasse des shows. » Le seul qui m’écoutait vraiment, c’était mon frère Yann. Je ne sais même pas s’il comprenait totalement ce que j’avais en tête ou s’il me faisait simplement confiance, mais il répondait toujours : « D’accord… comment on produit un truc pareil ? » Avec David, on s’est dit qu’il fallait créer un véritable moment de suspension. Un moment où tout s’arrête. Je lui ai lancé : « Imagine une acrobate portée par des ballons… » Je connaissais un artiste italien qui travaillait déjà sur un principe similaire. Je l’ai appelé et je lui ai dit : « Continue à développer cette idée. Je trouverai l’argent. On va le faire. » Je me rappelle encore le premier essai à Ushuaïa. Il y avait un peu de vent. Le ballon passait devant l’acrobate…(Sourire).

Beaucoup pensent qu’il s’agit de drones.

Romain Pissenem : Pas du tout. C’est de l’hélium. On calcule la quantité nécessaire en fonction du poids de l’acrobate, enfin, heureusement, ce n’est pas moi qui fais les calculs. Ce qui est complètement surréaliste, c’est que personne ne voit les techniciens. Ils sont très loin, au sol, avec des câbles. Ce sont eux qui ramènent discrètement les acrobates. Personne ne les remarque.

Ce moment-là, justement, a provoqué un silence très rare dans un stade.

Romain Pissenem : J’en discutais encore avec le manager de David ce soir-là, vers trois heures et demie du matin, en rentrant à l’hôtel. Je lui ai dit : « Tu as vu ce moment-là ? » Tout le monde l’a senti. 80 000 personnes ressentaient exactement la même chose. Pendant quelques secondes… plus rien. J’ai travaillé toute ma vie pour cet instant. 80 000 personnes, un énorme concert, une fête, un univers visuel… et puis, soudain, ce petit moment suspendu. Pour moi, il n’y a rien de plus théâtral. Si je devais choisir une seule image pour raconter tout mon parcours, ce serait celle-là.

Romain Pissenem

© Raphael Deprost

Un théâtre qui se danse

Avant de devenir metteur en scène de spectacles, vous vouliez faire du cinéma. Comment ce rêve-là vous a-t-il conduit vers le théâtre, puis vers la musique électronique ?

Romain Pissenem : Je voulais faire du cinéma. La référence va faire sourire, mais j’avais un poster de L’Arme fatale et je connaissais tous les noms du générique. À la fin du film, il y a cette cascade à moto filmée par une vingtaine de caméras. Quand je voyais le rythme de cette scène, je me disais : « C’est ça que je veux faire. ». Raconter des histoires. Être réalisateur. Mais je suis né en 1978, en Lorraine, dans une famille de classe moyenne, et à l’époque, acheter une caméra coûtait une fortune. Le cinéma n’était tout simplement pas accessible. Alors je me suis dit que le théâtre était ce qui se rapprochait le plus du cinéma. Je me rappelle cette phrase de Robert Hossein : « Du théâtre comme au cinéma. » Si lui le disait, alors c’était possible. J’ai monté mon premier spectacle dans un petit théâtre d’une centaine de places, en Lorraine. Pour le financer, on a commencé à organiser des fêtes. C’était le début des rave parties : les gens venaient danser au milieu des décors, on utilisait les lumières de scène, on ajoutait des stroboscopes, des flashs. J’ai encore ces images en tête trente ans après. C’était magnifique. Je me souviens de mon régisseur, fan des Chemical Brothers, qui mixait depuis la régie. Il y avait une énergie incroyable. Et je me suis dit ce jour-là : « Il faut inventer un théâtre qui se danse. »

Et vos premières pièces portaient déjà cette obsession de la fête ?

Romain Pissenem : Ma première pièce, qui a plutôt bien marché d’ailleurs, s’appelait Je hais les samedis soir, sur un texte d’Étienne Mallinger, l’histoire d’un gamin qui sortait un samedi soir à Nancy et de toutes les galères qu’il rencontre. On l’a d’abord jouée à Nancy et cette pièce nous a permis de monter à Paris : une cinquantaine de dates au Guichet Montparnasse, un lieu mythique, tout petit. On en a ensuite monté plusieurs autres, dont La Boîte de nuit, au Théâtre d’Edgar. Avant l’an 2000, on donnait déjà des shots de tequila aux gens avant qu’ils entrent dans la salle, et il y avait un DJ sur scène. Il y a trente ans, quand même !

Le cadre autour du tableau

Si demain on retire les écrans, les drones, la pyrotechnie et les lasers, que reste-t-il de l’essence d’un grand spectacle ?

Romain Pissenem : La seule chose qu’il ne faut jamais oublier : la musique. Quand je monte un spectacle pour David, je me considère comme le cadre autour du tableau. Je suis un mélange entre un chef de cuisine, un chef de chantier et quelqu’un qui met en volume la vision de l’artiste. L’architecte, c’est le musicien. Moi, je construis autour. On dit souvent qu’un DJ a besoin d’une énorme production. Je n’y crois pas. David pourrait être seul avec ses platines et retourner le Stade de France. C’est un passionné, il a une culture musicale incroyable. Il pourrait faire un set de soul pendant deux heures.

Pourtant, tout semble entièrement millimétré. Quelle liberté reste-t-il encore au DJ ?

Romain Pissenem : Toute la liberté qu’il souhaite. Les gens disent souvent : « Il met sa clé USB et il appuie sur Play. » C’est faux. Un système de show-control me permet de voir ce qu’il prépare en temps réel, les morceaux qu’il charge sur les platines. Si, au dernier moment, il remplace Without You par un autre titre, je le vois immédiatement. À partir de là… on s’adapte.

Le spectacle continue donc de s’écrire en direct ?

Romain Pissenem : Complètement. C’est comme si j’avais une pizzeria et qu’on m’annonçait : « Ce soir, on fait des sushis. » (Rires.) Mais c’est aussi ce qui est génial. On sait qu’il va probablement jouer une cinquantaine de morceaux, alors on en prépare quatre-vingts. Et malgré tout, il change encore l’ordre, il remplace des titres, il décide autrement. À certains moments, je peux dire à toute l’équipe : « Stop le time-code. On passe en live. » Je prends mon casque et je pilote le spectacle en direct.

Vous reprenez vraiment les commandes en plein show ?

Romain Pissenem : Oui. Évidemment, certaines séquences sont totalement time-codées, on ne peut pas improviser avec certains effets. Mais il y a des moments où on retrouve cette liberté. Je décide qu’on envoie plus de lasers… ou moins. Qu’on garde les flammes. Qu’on laisse respirer un morceau. C’est vivant. Comme à mes débuts, sur mes premiers shows de DJ, il n’y avait pas d’écrans de contrôle, je ne voyais même pas ce que le DJ jouait. J’écoutais le début du morceau, parfois je le connaissais, parfois non, et je lançais : « Vas-y, mets du rouge ! Envoie ! » Comme un chef en cuisine. Aujourd’hui, certains shows sont entièrement time-codés : la musique part, tout le monde suit, on ne peut plus sortir du rail. C’est une autre manière de faire des spectacles, mais je pense que le public le sent. Moi, je m’ennuierais. Le spectacle est construit avant, bien sûr : on programme les lumières, les vidéos, les effets. Mais il reste toujours un moment où le direct reprend le dessus.

© Raphael Deprost

Une pierre tombée du ciel

Impossible de voir le monolithe du Stade sans penser à 2001 : L’Odyssée de l’espace. Que représente-t-il pour vous ?

Romain Pissenem : C’est LA référence. Et, d’une certaine manière, il y a aussi Rencontres du troisième type. Je suis un immense fan de Spielberg. C’est tout mon imaginaire. Avec David, il y avait un autre défi. Son univers musical est immense. La plupart des artistes développent un style ; lui en traverse une trentaine dans un seul set. Je me suis donc dit qu’au-delà du storytelling, qui reste pour moi le plus important, il fallait créer une architecture. Un objet simple. Au Stade de France, il mesure 32 mètres. Mais il peut aussi en mesurer six et s’installer partout dans le monde. Les groupes de rock tournent avec des dizaines de camions ; les DJs, ce n’est pas la même économie. Le monolithe devait pouvoir voyager avec eux.

Ce monolithe devient presque un personnage du spectacle.

Romain Pissenem : Exactement. Il fallait aussi qu’il dialogue avec la musique de David. J’adore raconter des histoires, mais avec lui on passe de Without You à Future Rave, puis complètement ailleurs. Je ne pouvais pas raconter une seule histoire. Alors je me suis dit : il faut un objet magique, presque un cristal. Quelque chose qui absorbe la musique et réagit avec elle. Est-ce qu’il est planté dans le sol ? Est-ce qu’il en sort ? On ne sait pas. Et c’est très bien comme ça.

Il fait aussi penser aux piliers du Cinquième Élément.

Romain Pissenem : Cette référence était effectivement dans mon mood board. Je voulais une pierre tombée du ciel, quelque chose de presque magique, que l’on ne comprend pas tout à fait. Mais il fallait aussi que ce soit très simple, très minimal. Le monolithe est arrivé de là. Les idées de design viennent parfois de très loin ou de situations assez absurdes. Pour DJ Snake, par exemple, une idée m’est venue un soir où mon fils était malade. Il toussait, il vomissait, je nettoyais sans arrêt, et j’ai fini par me dire : « Pourquoi personne n’a inventé un toboggan qui irait directement de la bouche aux toilettes ? » Ce n’est pas très glamour, mais une forme peut naître de ce genre d’accident. Avec le monolithe, j’ai l’impression d’être allé au bout d’une première idée. Il est devenu une sorte d’écran de cinéma. Maintenant, j’ai envie de l’emmener ailleurs. J’imagine des hommes qui l’escaladent, comme Spider-Man ou King Kong, des scènes où l’on ne sait plus très bien ce qui est réel, ce qui relève de la vidéo ou du théâtre. On a tellement poussé le spectaculaire qu’on peut enfin revenir à ce qui m’intéresse le plus : raconter des histoires.

Voir l’aftermovie du show au Stade de France

Le vivant au milieu des machines

L’intelligence artificielle est-elle en train de révolutionner la création de spectacles ?

Romain Pissenem : Récemment , j’écoutais Jean-Michel Jarre parler d’IA. Il disait que les gens avaient peur, mais que la question était surtout de savoir ce que l’on en faisait. Je suis d’accord avec lui. Pour moi, l’IA, c’est un peu comme Photoshop. Quand le logiciel est arrivé, tout le monde disait : « C’est fini, il n’y aura plus de photographes. » On n’en a jamais vu autant. J’utilise l’IA tous les jours. Est-ce qu’elle remplace les humains ? Non. Au contraire, elle me donne besoin de plus de monde. Parce qu’une idée que je peux visualiser en cinq minutes doit ensuite être construite, produite, testée, corrigée, rendue réelle. La différence, c’est qu’aujourd’hui, quand j’ai une intuition, je peux la montrer presque immédiatement à mon équipe et dire : « Voilà, c’est à peu près ça que j’ai en tête. Maintenant, comment on le fabrique ? » L’IA ne fait pas le spectacle à notre place. Elle ouvre une porte plus vite. Après, il faut encore savoir où l’on va.

Et les téléphones ? Beaucoup d’artistes disent qu’ils empêchent de vivre le spectacle.

Romain Pissenem : Quand les gens filment, c’est souvent qu’ils ont envie de garder une trace. Cela ne me gêne pas. Mais ce qui m’intéresse, c’est le moment où ils oublient leur téléphone sans même s’en rendre compte. Pas parce qu’on leur demande de le ranger. Parce que ce qui se passe devant eux devient plus fort que l’envie de le capturer. Au Stade de France, il y avait des moments où les écrans étaient partout, et d’autres où presque plus personne ne filmait. Ce n’est pas un hasard. Les artistes qui se plaignent des téléphones fabriquent parfois, malgré eux, des spectacles pensés pour les téléphones. Moi, j’essaie de créer des moments qui existent aussi en dehors de l’écran.

Vous avez l’impression qu’on manque d’émotion aujourd’hui ?

Romain Pissenem : Oui. Je pense qu’on a perdu beaucoup de rapport humain. Je me suis amusé à filmer une journée dans notre salle de réunion : des gens qui enchaînent dix visioconférences, des journées entières passées à parler à des ordinateurs. C’est formidable, magique même. Mais il faut réussir à rééquilibrer les choses.

Ce qui est frappant, c’est que votre futur semble passer par un retour de l’humain. On parle beaucoup d’écrans, d’avatars, d’hologrammes… et finalement, ce qui émeut le plus, c’est un être humain perdu au milieu de toute cette technologie.

Romain Pissenem : Je pense que le futur se trouve précisément dans ce mélange : la musique, l’image, la technologie, et quelque chose de profondément humain. Je viens de là, du spectacle vivant, du théâtre, de cette présence humaine qu’aucune machine ne remplace vraiment. Aujourd’hui, même dans des dispositifs immenses, c’est cela que j’ai envie de retrouver. Je crois que l’on peut aller beaucoup plus loin dans la théâtralité. Aujourd’hui, on voit des choses extraordinaires. Certains spectacles de danse sont magnifiques, vraiment. Mais parfois, tout devient presque trop parfait, trop froid, presque du Futuroscope. Ce qui m’intéresse, c’est de mélanger cette puissance-là avec quelque chose de plus fragile, de plus humain. Peut-être que le nouveau genre est là.

À l’échelle des rêves

Vous passez d’Ushuaïa au Stade de France, d’un club à une arène de 80 000 personnes. Est-ce qu’on conçoit ces spectacles de la même manière ?

Romain Pissenem : Ce sont deux choses très différentes. Ushuaïa se situe à la frontière du club et du festival en plein air. Il fait beau, il y a ce côté vacances, on vient y faire la fête. Au stade, on vient voir un spectacle. La conception n’est donc pas la même. Avec tout le bonheur que j’ai eu à faire Ibiza, je reste avant tout un homme de spectacle. Le stade, l’arène, cette possibilité de construire un récit à très grande échelle, me correspond plus profondément. Mais les deux expériences ne s’opposent pas. Ibiza est un endroit à part. Dès qu’on descend de l’avion, il se passe quelque chose : une lumière, une humidité, une atmosphère… Impossible à reproduire. Et d’ailleurs, on n’essaie pas. Il y a toujours eu quelque chose de magique à Ushuaïa.

Un spectacle comme celui-ci représente des moyens considérables. Comment concilie-t-on une telle ambition artistique avec la réalité économique ?

Romain Pissenem : Je me suis posé cette question dès les débuts de High Scream. À l’époque, ce que nous proposions était un format complètement nouveau. Personne ne voulait mettre un euro dedans. Tout le monde disait : « Ça ne marchera jamais. » Très vite, j’ai compris que nous ne serions pas producteurs au sens où peut l’être Live Nation. Nous allions plutôt faire de la production exécutive : imaginer des projets que nous ne pouvions pas financer seuls, mais les rendre possibles grâce au volume. En même temps que High Scream, beaucoup de copains montaient leur boîte : le son, la déco, la technique… Au départ, c’étaient des gars avec deux camionnettes. On se serrait la main en se disant : « Allez, on y va. On verra où ça nous mène. » Aujourd’hui, ce volume change tout. Nous produisons plus de 2 000 shows par an, dont 350 à 400 à Ibiza sur une saison. Et nous accompagnons environ 80 artistes en tournée dans le monde. Certains week-ends, nous gérons quarante shows en même temps. Le soir du Stade de France, par exemple, nous lancions aussi le nouveau show de Peggy Gou à Ibiza. J’adore cette intensité-là.

© Raphael Deprost

Comment garde-t-on une identité quand on crée des spectacles pour des artistes aussi différents ?

Romain Pissenem : Je crée toujours un spectacle pour quelqu’un. La première chose consiste donc à écouter l’artiste, son management, son équipe créative. Son empreinte doit rester très forte. Si l’on regarde les shows que nous avons faits, ils n’ont rien à voir entre eux : le Midnight Club de Peggy Gou, le monolithe de David Guetta, le nouveau show de Fisher, Black Coffee, Indochine… Visuellement, les univers sont très différents. En revanche, chez High Scream, nous avons nos ingrédients, notre manière de faire, notre façon d’assembler les choses. Comme en cuisine, en quelque sorte. Et puis un spectacle reste une aventure très collective. À un moment, forcément, les shows finissent aussi par nous ressembler un peu. Après une heure à parler ensemble, vous voyez à peu près d’où je parle, comment je fonctionne. Je crois que les spectacles gardent quelque chose de cela.

Pendant longtemps, les grandes innovations scéniques venaient du rock. Aujourd’hui, la musique électronique est devenue le laboratoire du spectacle vivant. Comment l’expliquez-vous ?

Romain Pissenem : D’abord, par l’explosion de la musique électronique elle-même. Et je suis heureux d’avoir été précurseur là-dessus. Au début, personne ne voulait mettre un euro dans ces spectacles. Moi, je voulais faire des raves dans des théâtres. Cela paraissait complètement fou. Puis les gens ont compris qu’avec un seul artiste sur scène  (la plupart du temps un DJ seul, à quelques exceptions près comme Swedish House Mafia) on pouvait créer une expérience spectaculaire. Bien sûr, comme on le disait tout à l’heure, un grand artiste n’a pas forcément besoin de tout cela. Mais lorsque l’on ajoute un univers visuel, une scénographie, une lumière, on change la manière dont le public reçoit la musique. Je le vois un peu comme un tableau. Un grand tableau n’a pas besoin d’un cadre pour exister. Mais si on lui donne le bon cadre, la bonne lumière, le bon endroit, on le regarde autrement. Notre travail se situe là. Les gens ont fini par le comprendre. Aujourd’hui, un grand show électronique peut provoquer une émotion comparable à celle des plus grands concerts pop ou rock. Pas la même émotion, pas le même langage, mais le même degré d’exigence.

© Raphael Deprost

Do You Believe in Magic?

Depuis le théâtre antique, l’humanité semble avoir besoin de mythologie. Au fond, votre métier consiste-t-il à fabriquer une forme de magie ?

Romain Pissenem : L’être humain a besoin de magie, de croire en quelque chose de positif. J’adore la musique électronique parce qu’elle crée une communion. Je me rappelle mes premières soirées en boîte. Quand le DJ passait Rage Against the Machine, tout le monde s’asseyait, puis tout le monde se relevait d’un coup. Peu de choses, à part la musique, sont capables de créer un tel mouvement collectif. Sans connotation religieuse, il y a là une forme de célébration. Quand ton métier consiste à mettre la musique en images, tu as besoin d’y croire un peu. Je me rappelle que mon frère Yann m’avait lancé un jour : « Do you believe in magic, Romain ? » Évidemment, on sait tous que la magie n’existe pas. Mais on a quand même envie d’y croire.

Qu’est-ce qui vous obsède le plus : l’émotion du public ou son émerveillement ?

Romain Pissenem : Je n’ai pas le droit de répondre les deux ? (Sourire). Mais, s’il faut choisir, je dirais l’émerveillement. J’aime le « wow ». D’ailleurs, le nom de High Scream est né comme ça. J’étais à Paris avec un vieux pote qui m’a demandé : « Explique-moi ce que tu fais en un mot. » Je lui ai répondu : « Je veux que les gens disent wow. » Au même moment, fidèle à ma réputation de grand maladroit, j’ai fait tomber la glace d’un autre copain. Elle s’est écrasée par terre, on a éclaté de rire, et le nom de la boîte est venu de là. Ce « wow », je continue à le chercher. Souvent, quand le spectacle est lancé, je descends dans le public. J’aime écouter les gens, les entendre chercher comment on a fait, qu’ils aient dix ans ou cinquante. Ce moment-là, pour moi, vaut de l’or.

À quel moment un spectacle cesse-t-il d’être un concert pour devenir une expérience ?

Romain Pissenem : Au moment où les gens perdent la notion du lieu et du temps. Ils sont venus voir un concert et, soudain, ils ne savent plus vraiment où ils sont. Voilà pourquoi j’aime les défis des stades : comment rendre un espace aussi immense véritablement immersif ? Je repense souvent au gamin que j’étais, dans mon petit village de Tantonville, devant le Top 50 et les clips qui passaient sur le vieil Amstrad CPC de mon frère. Je me disais : « J’aurais rêvé de vivre un concert comme ça. » Aujourd’hui, je pense autant à la personne tout en haut des tribunes qu’à celle qui a acheté sa dernière place à trente euros, sur le côté. Peut-être que ce sera son seul concert de l’année. Peut-être son premier. Peut-être le seul de sa vie. Je veux que chacun reparte avec quelque chose. À partir du moment où tu réussis à emmener des gens de tous les âges, de toutes les cultures, dans le même roller coaster émotionnel, alors le concert devient autre chose. Voilà ma grande quête.

Et à quel moment savez-vous que vous les avez emmenés avec vous ?

Romain Pissenem : Tu le sens. Je suis quelqu’un de très sensible. Dans mon métier, cette sensibilité m’aide énormément. Dans la vie, elle peut parfois virer au cauchemar, mais au travail, elle devient une force. Tu sens quand quelque chose est en train de se passer. Et comme tu mets énormément de toi dans ces spectacles, il suffit que, sur 80 000 personnes, une seule te dise : « Ça, je ne sais pas… » Une seule. Je vais la repérer. Je vais me dire : « Lui, je ne l’ai peut-être pas eu. » Et cela peut me rester en tête pendant des semaines. Je crois que cela me pousse aussi à continuer. Certains peuvent dire : « Moi, je m’en fiche. » Moi, non. Je veux que les gens aiment les spectacles que je fais. Pour moi, c’est essentiel.

Aujourd’hui, vous fabriquez des souvenirs pour des millions de personnes. Quel est le souvenir de spectacle qui vous accompagne encore ?

Romain Pissenem : Je ne me suis jamais vraiment posé la question. (Sourire) Le premier souvenir qui me vient, ce n’est même pas un concert. Nous étions gamins. L’école nous avait emmenés au théâtre, à La Manufacture, à Nancy. Nous venions d’un petit collège de Bayon, à la campagne. Le rideau était fermé. On entendait des gens s’engueuler derrière. Je devais avoir six ou sept ans. Je me disais : « Mais qu’est-ce qui se passe ? » Un acteur a passé la tête par le rideau et nous a dit : « Excusez-moi, le spectacle ne va pas pouvoir avoir lieu. On a un problème… » Et derrière, ça continuait de s’engueuler. Moi, je croyais que tout était vrai. Puis un spectateur s’est levé : « Attendez, je vais vous aider… » Il est monté sur scène. Et le spectacle a commencé. Évidemment, tout était écrit. Je ne me rappelle même plus de la pièce. Je ne me rappelle de rien d’autre. Seulement de ce moment-là. Je me suis dit : « Attends… on peut casser le quatrième mur comme ça ? » Ça m’est resté.

Ce sont souvent ces premiers chocs de théâtre qui nous construisent…

Romain Pissenem : Exactement. Do you believe in magic ? (Rires)  Il m’a fallu une demi-heure pour comprendre que tout était faux. Je crois que cette histoire m’est restée. Je n’en ai pas parlé depuis vingt-cinq ans. Si elle me revient aujourd’hui, elle a forcément marqué quelque chose. Je crois que tout commence là. On peut tromper les gens, mais dans le bon sens. On peut les surprendre. Et peut-être que toute ma quête vient de là : comment créer quelque chose que personne n’attend.

Alma ROTA


Source:

www.rollingstone.fr

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