Il y eut un temps où l’approche d’une Coupe du monde de football me mettait dans tous mes états. J’anticipais déjà les matchs à venir, les exploits à célébrer, les buts à révérer, toute cette excitation née de ces années d’attente après la précédente. Je comptais les années, les mois, les semaines, les jours. Et quand elle démarrait enfin, je m’y plongeais avec la délectation de l’amateur qui, trop longtemps privé de son occupation favorite, en vient à cesser toute activité sociale le temps de sa durée.
Pendant un mois, je vivais par et pour la Coupe du monde. Rien d’autre ne comptait. Ni ma fin d’année scolaire ni, plus tard, les variations de ma vie sentimentale. J’embarquais pour un mois de football, dans une odyssée qui me verrait rivé à mon téléviseur du match d’ouverture jusqu’à la finale. C’était comme une plongée en apnée, un voyage fabuleux dans le monde merveilleux du ballon rond où plus rien ne m’intéressait sinon la progression de la compétition, cette procession de matchs vécue comme autant d’occasions de découvrir des joueurs inconnus, des équipes venues d’ailleurs, des entraîneurs insolites, tout un éventail de nouveautés qui me rendait captif des retransmissions télévisées.
Depuis quelques années, tout mon enthousiasme a disparu. J’ai commencé à regarder seulement une poignée de matchs, puis, plus du tout. Au point d’arriver à boycotter la Coupe du monde au Qatar (novembre-décembre 2022), dont, à ce jour, je n’ai toujours pas vu la moindre image. Il y a eu un moment où le foot a cessé d’être du foot pour devenir une sorte de machine à fric mise au service des seuls intérêts financiers. D’une édition à l’autre, la Coupe du monde est devenue cynique, mercantile, obscène, le contraire d’une fête populaire où la multiplicité des matchs a rendu la plupart des rencontres insipides à suivre.
Celle qui arrive avec sa débauche de matchs (104 exactement) sera probablement la pire de toutes. Pilotée par le tandem des deux affreux jojos Donald Trump/Gianni Infantino, organisée sur trois pays, Canada, États-Unis et Mexique, s’étalant sur cinq semaines et demie (du jeudi 11 juin au dimanche 19 juillet), elle signera d’une manière définitive la mort du football tel que je l’ai connu, admiré et aimé. Désormais, afin de plaire au public américain et à ses diffuseurs, les rencontres seront interrompues après vingt minutes de jeu, prétendument pour permettre aux joueurs de se rafraîchir, mais en réalité afin d’abrutir le téléspectateur d’une avalanche de publicités aussi ineptes les unes que les autres.
Morceler le temps de jeu ainsi revient à acter la fin du football. Abîmé par l’avènement de la VAR (l’assistance vidéo à l’arbitrage), rapiécé par les interruptions de jeu intempestives dues aux blessures fantasmées et au carnaval des célébrations d’après-buts, sans oublier les attroupements consécutifs à chaque décision litigieuse de l’arbitre, le football se rétrécissait déjà comme une peau de chagrin. Avec l’arrivée des pauses fraîcheur, il va encore perdre en fluidité, en spontanéité, en magie, ce temps suspendu où le ballon ne cessait de vivre pour mieux enchanter les foules enthousiastes.
Le football est un art, il est en train de devenir une industrie dédiée à son extinction. De sport universel destiné à divertir les classes populaires, il se métamorphose chaque jour un peu plus en une parade publicitaire visant à engrosser les sponsors et à enrichir des fédérations transformées en caisses enregistreuses, le tout sous le haut patronage de la FIFA, une sorte de machine diabolique devenue l’égale d’un État.
Il m’étonnerait que je perde mon temps à regarder un seul match. À quoi bon? J’aurais l’impression d’assister à une séance de vivisection en direct, à un détricotage méthodique de l’essence même du foot. Le football est devenu désormais l’otage de la publicité, il n’est plus là pour enchanter les foules mais pour la servir. Quand on sait en plus que le prix des billets est si élevé que seuls les plus fortunés pourront assister aux rencontres, on est pris d’une envie de vomir devant tout cet étalage de richesse.
Pourtant, je ne doute pas de son succès. Les stades seront beaux, les équipes prêtes, les audiences au rendez-vous. À une époque où les individus se retrouvent à crever de solitude, le sport, et en premier lieu le football, devient l’occasion unique de partager ensemble, sinon une passion, du moins un intérêt commun, ce patriotisme plus ou moins bon enfant qui a toujours été l’apanage des grandes compétitions sportives.
Durant des semaines et des semaines, il faudra vivre avec. Encore plus en France, où l’équipe nationale a de bonnes chances de s’illustrer. Alors les drapeaux aux fenêtres, les joueurs à la une des journaux, les «oh» et les «ah» des commentateurs, les terrasses des cafés bondées les soirs de match, les débordements inévitables, les séances d’euphorie collective, l’honneur retrouvé, le nationalisme à petite dose puisque, le temps d’une Coupe du monde, on goûtera à l’ivresse de la puissance, cet élixir plus fort que toutes les mélancolies contemporaines.
Ce sera sans moi. Mais bons matchs quand même!
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Source:
www.slate.fr


