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En 1942, cette paisible ville canadienne a été le théâtre d'une (fausse) invasion nazie

Ce 19 février 1942, les habitants de la ville de Winnipeg, dans la province du Manitoba (centre du Canada), ne sont pas près de l’oublier. Dès 7h du matin, ils sont tirés du lit par le hurlement des sirènes municipales. À l’intérieur des foyers, c’est le noir total, les interrupteurs ne répondent plus. Blackout. Faut-il craindre un incendie dans le centre-ville? Ou une nouvelle crue de la rivière Rouge du Nord, qui traverse la ville avant de se jeter dans le lac Winnipeg? Lorsqu’ils se massent sur les trottoirs, les Winnipégois comprennent enfin: une étrange bannière flotte sur la ville. Un drapeau rouge frappé d’une croix gammée noire.

Et si un jour les nazis envahissaient Winnipeg?

Première étape de l’invasion: prendre le contrôle de la ville.Ce n’est pas le seul indice que quelque chose cloche. Au lointain, on entend des canons antiaériens tirer une escadrille invisible et le pas cadencé de bottes militaires. Le trafic est encombré de véhicules inhabituels: des ambulances, des tanks et des jeeps convergent vers le centre-ville. Les ponts qui enjambent les rivières disparaissent derrière un écran de fumée, tandis que les véhicules blindés paralysent les carrefours. On exige passeports et laissez-passer aux intersections.

Mise en scène à l'occasion de l'opération «If Day», le 19 février 1942, à Winnipeg. Ici, des faux soldats nazis s'en prennent à un distributeur de journaux. | Western Canada Pictorial Index via Manitoba Historical Society / domaine public / Wikimedia Commons

Mise en scène à l’occasion de l’opération «If Day», le 19 février 1942, à Winnipeg. Ici, des faux soldats nazis s’en prennent à un distributeur de journaux. | Western Canada Pictorial Index via Manitoba Historical Society / domaine public / Wikimedia Commons

Deuxième étape: suspendre le pouvoir en place.Comment réagir? Les radios diffusent le même message en boucle –les résidents doivent impérativement se mettre à l’abri– jusqu’à ce que le programme soit interrompu par un bulletin prononcé en allemand. Au même moment, le maire de Winnipeg, John Queen, et ses collaborateurs sont escortés hors de l’hôtel de ville par des soldats lourdement armés. Vers midi, les canons se taisent enfin: Winnipeg a capitulé. L’artère principale de la ville –Portage Avenue– est aussitôt rebaptisée Adolf Hitler Strasse.

Des acteurs jouent le rôle de soldats nazis arrêtant les élus municipaux de la ville de Winnipeg, dont le maire John Queen, le 19 février 1942. | Western Canada Pictorial Index via Manitoba Historical Society / domaine public / Wikimedia Commons

Des acteurs jouent le rôle de soldats nazis arrêtant les élus municipaux de la ville de Winnipeg, dont le maire John Queen, le 19 février 1942. | Western Canada Pictorial Index via Manitoba Historical Society / domaine public / Wikimedia Commons

Troisième étape: contrôler l’information par la propagande.Les troupes de choc de l’armée d’invasion s’en prennent maintenant aux civils. Une milice bouscule les riverains et malmène les livreurs de journaux. Le principal quotidien de la ville, le Winnipeg Tribune, renommé pour l’occasion Das Winnipeger Lügenblatt –«le tissu de mensonges de Winnipeg»– dicte une série de règles à observer sous peine de graves sanctions. À l’école Robert H. Smith, le personnel de l’établissement est contraint d’inculquer aux élèves la «vérité» telle qu’on l’enseigne dans les écoles du Troisième Reich. Un bûcher de livres interdits s’embrase devant la bibliothèque publique de Winnipeg.

L'ancien quotidien local The Winnipeg Tribune a été renommé sur sa une, le 19 février 1942. | Domaine public / Wikimedia Commons

L’ancien quotidien local The Winnipeg Tribune a été renommé sur sa une, le 19 février 1942. | Domaine public / Wikimedia Commons

Quatrième étape: instaurer la peur pour désamorcer toute velléité de résistance.Une fois la ville soumise, les soldats vainqueurs arrêtent les autobus et en extraient des voyageurs médusés. Toute la ville a été placée sous le joug de la loi martiale. Les lieux de culte sont fermés jusqu’à nouvel ordre et des affiches Verboten («interdit») pullulent à travers la cité. Dans les magasins et les cafés, les clients reçoivent désormais leur monnaie en reichsmarks. Des maisons sont pillées par l’occupant goguenard.

Reportage retraçant l’opération «Si un jour» («If Day» en anglais), à Winnipeg (Canada), le 19 février 1942.

Voilà ce qui s’est passé le 19 février 1942 à Winnipeg. En quelques heures à peine, la ville canadienne est tombée sous le joug de l’Allemagne nazie. Mais les résidents qui assistent aux terribles événements de la journée ne sont pas dupes. Il ne s’agit que d’une mascarade, d’une levée de fonds maquillée en coup de force. Pour éviter une panique généralisée, les journaux avaient informé les citoyens de l’opération à venir quelques jours plus tôt (celles et ceux qui ne lisaient pas la presse ont dû avoir une sacrée surprise).

Fausse invasion, vraies ambitions

Reste que la préparation de l’opération «Si un jour» (If Day en anglais) a exigé une inventivité et une coordination exceptionnelles. Il a fallu mobiliser des milliers de volontaires, dont 3.500 authentiques soldats canadiens. Les faux nazis ont emprunté leurs uniformes à Hollywood et tiré des centaines de cartouches à blanc. Même les livres jetés au bûcher avaient été présélectionnés par les bibliothécaires: seuls les ouvrages trop vieux ou usés ont subi le triste sort qui frappe au même moment les œuvres «subversives» en Europe occupée.

Le but de l’opération: motiver les civils à acheter des «obligations de la victoire» (victory bonds), des créances distribuées par l’État canadien qui permettent de financer le coût de sa participation à la Seconde Guerre mondiale. Le Canada a en effet déclaré la guerre à l’Allemagne nazie dès le 10 septembre 1939, plus de deux ans avant l’entrée dans le conflit de son voisin états-unien (en décembre 1941). Et plus d’un million de soldats canadiens servent sous les drapeaux. L’opération If Day est un succès retentissant: plus de 3 millions de dollars canadiens sont récoltés dans la foulée de l’événement.

«Donnez-nous les moyens et nous terminerons le travail. Aidez à finir le travail, achetez des obligations de la victoire.» Affiche de publicité pour des obligations de guerre émises par le Canada lors de la Seconde Guerre mondiale. Dessinée par le peintre canadien Alfred Joseph Casson et diffusée en 1941. | Bibliothèque et Archives Canada / domaine public / Wikimedia Commons

«Donnez-nous les moyens et nous terminerons le travail. Aidez à finir le travail, achetez des obligations de la victoire.» Affiche de publicité pour des obligations de guerre émises par le Canada lors de la Seconde Guerre mondiale. Dessinée par le peintre canadien Alfred Joseph Casson et diffusée en 1941. | Bibliothèque et Archives Canada / domaine public / Wikimedia Commons

Cette initiative n’a pas seulement pour but de sensibiliser la population canadienne au fascisme menaçant qui pointe outre-Atlantique. Elle entraîne également les soldats à un scénario d’invasion dans des conditions proches du réel. «Les hommes ont appris davantage en deux heures et demie ce matin qu’en une semaine d’entraînement ordinaire. Leur mobilisation a été irréprochable», se félicite l’officier aux commandes, le major Henderson, dans la presse locale au soir du 19 février 1942.

Hélas, même dans une invasion factice, il y a toujours quelques blessés à déplorer. «Les seules victimes signalées ont été Mlle Marie Gorin, qui s’est coupé le doigt en tranchant du pain dans son appartement plongé dans le noir et un soldat qui s’est foulé la cheville en sautant d’un véhicule de combat», rapporte La Gazette de Montréal le lendemain. Un petit sacrifice à faire en temps de guerre, même à Winnipeg, à plusieurs millions de kilomètres des différents fronts du conflit mondial.


Source:

www.slate.fr

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