Taxer les réseaux sociaux pour financer la promotion de la lecture : la proposition condense l’enjeu politique pour la lecture pour la jeunesse. Le document ne désigne pas seulement une baisse des pratiques ; il décrit un conflit d’usage entre l’objet livre, les plateformes et l’économie de l’attention, puis cherche un instrument financier capable de rééquilibrer cette concurrence.
La source originelle est le rapport final Les États généraux de la lecture pour la jeunesse, sous-titré Le temps retrouvé, publié par le ministère de la Culture. Sa restitution officielle, le 1er décembre 2025, par les ministères de l’Éducation nationale et de la Culture, a présenté une feuille de route issue d’une large consultation nationale des jeunes, des familles et des acteurs de la chaîne du livre.
Le numérique placé devant l’addition
Le document part d’un basculement de longue durée : « La lecture n’a cessé de reculer dans notre société depuis cinquante ans », sous l’effet d’un environnement saturé de sollicitations. La révolution numérique y occupe une place centrale, car « applications, plateformes et réseaux sociaux disponibles sur les téléphones connectés et autres écrans multiplient les sollicitations de notre attention ».
Cette concurrence ne naît pas avec TikTok. Le document rappelle que la baisse des pratiques s’amorce avant l’internet, mais qu’elle s’accélère avec l’émergence des usages connectés, puis avec les plateformes sociales au tournant des années 2010. La lecture se trouve ainsi déplacée par l’image, la vidéo et les usages continus du téléphone.
Le constat le plus politique tient dans cette phrase : « Les réseaux sociaux sont cités par les adultes comme le premier frein à la lecture chez les jeunes. » Les auteurs décrivent un effet d’éviction : ces services captent l’attention au détriment d’une activité fondée sur « un mécanisme de plaisir plus complexe que celui de la récompense instantanée ».
Faire payer l’économie de l’attention
La mission ne réduit pas le débat à une condamnation du numérique. Elle note que les influenceurs, clubs de lecture et plateformes d’écriture participent aussi à la sociabilité de certains adolescents. Mais elle fixe une limite nette : « Ces jeunes témoins sont eux-mêmes des lecteurs et déjà de forts lecteurs. » Les réseaux de recommandation ne constituent donc pas « l’outil le plus efficace pour contrebalancer un mouvement de désaffection qui est massif ».
Le cœur du texte tient ensuite au financement. « On ne pourra pas concurrencer réellement les écrans sans moyens supplémentaires », tranche la mission, pour laquelle « la concurrence n’est pas équitable ». Cette phrase transforme la politique de lecture en problème économique : des plateformes monétisent l’attention des mineurs ; les acteurs du livre disposent, eux, d’initiatives nombreuses, mais fragiles.
D’où la piste fiscale. Le texte reprend l’approche du rapport Enfants et écrans et avance que « la piste plus débattue d’une imposition des réseaux sociaux à la TVA pourrait être creusée ». La recommandation finale formule l’objectif : « Créer un fonds alimenté par une contribution des réseaux sociaux pour une concurrence plus équilibrée entre les propositions offertes aux jeunes. »
Un fonds, pas une nouvelle machine administrative
Le produit attendu ne finance pas une communication générale. Les auteurs demandent de « flécher les moyens de manière privilégiée sur les propositions faisant appel à la coopération entre acteurs » : bibliothèques, écoles, collectivités, associations, structures de loisirs, professionnels de santé, auteurs, éditeurs et médiateurs. La logique tient moins au slogan qu’au maillage territorial.
La mission refuse aussi la création d’une agence supplémentaire. Elle cite, à titre de modèle, le concours particulier pour les bibliothèques au sein de la dotation générale de décentralisation, et assume son désaccord avec l’analyse : une agence porterait selon elle « un risque bureaucratique supplémentaire ». L’argent des plateformes financerait donc des projets au plus près des territoires, sous pilotage interministériel.
Cette orientation donne à la lecture un statut plus large que celui d’un loisir cultivé. Le rapport l’inscrit dans l’éveil, la concentration, la santé, la sociabilité et l’égalité. La formule la plus sévère vise l’école : « S’il peut arriver de ne pas avoir envie de lire, quel que soit l’âge, il est cependant inacceptable d’être dans l’incapacité technique de lire. »
La DEPP indique, de son côté, qu’en 2024, 13 % des jeunes participants à la Journée défense et citoyenneté présentaient des difficultés de lecture, et 6 % une situation d’illettrisme.
Le territoire comme banc d’essai
La réponse proposée ne s’arrête pas à la classe. Le rapport demande de rendre la présence des livres continue, de la naissance à l’âge adulte, et de multiplier les lieux de contact. Dans ses préconisations, il résume cette priorité : « Mettre des livres et des revues dans les mains des jeunes et des familles dans tous les lieux de passage » et renforcer les actions hors les murs.
Les lieux périscolaires deviennent un terrain stratégique. La lecture n’y relève plus d’un supplément culturel, mais d’une activité collective : lire à voix haute, écouter ensemble, partager un club ou un prix. Comme le relèvait ActuaLitté, la feuille de route des États généraux repose précisément sur une logique de continuité, de coopération et de massification.
La tension demeure entière : une taxe ne crée pas mécaniquement des lecteurs. Le document reconnaît le poids des inégalités sociales, du coût des livres, de l’image scolaire des œuvres et de la raréfaction du temps libre. Sa proposition déplace cependant la charge : l’économie qui capte l’attention des jeunes contribuerait au financement d’alternatives concrètes, visibles et durables.
Photographie : illustration, Ivan Radic, CC BY 2.0
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
Source:
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