Caché depuis 2008, l’album éponyme du side-project Look Outside Your Window — réunissant Corey Taylor, Jim Root, Sid Wilson et Shawn « Clown » Crahan de Slipknot — sort enfin le 18 avril 2026 pour le Record Store Day, en édition vinyle exclusive.
Look Outside Your Window n’est pas un album de Slipknot. Mais c’est l’un de ses effets secondaires. « Si Slipknot n’avait pas été là, on n’aurait jamais fait ça », explique M. Shawn Crahan, plus connu comme le percussionniste masqué « Clown » du groupe metal de l’Iowa. « Une partie de ce qui se passait en bas est la raison pour laquelle ceci pouvait se passer en haut. »
Il parle de l’enregistrement d’All Hope Is Gone, quatrième album de Slipknot paru en 2008. C’est à ce moment-là que lui et plusieurs de ses camarades ont retiré leurs masques pour s’emparer d’instruments inhabituels dans leur studio — un exercice qui s’est révélé être un tout autre projet. Près de vingt ans plus tard, leur premier album éponyme sous le nom Look Outside Your Window sort enfin, en exclusivité vinyle, le 18 avril, pour le Record Store Day.
L’ambiance des dix morceaux ne ressemble à rien de ce que Crahan ou les musiciens qui l’entourent avaient pu enregistrer auparavant. Le groupe compte le chanteur Corey Taylor, le guitariste Jim Root et le DJ Sid Wilson — tous membres de Slipknot — mais l’album oscille souvent entre mélancolie et introspection, sans rien de la rugosité du groupe mère. Les musiciens ont souvent cité Radiohead comme référence au fil des ans, et si l’on entend des échos de la retenue calculée et du sens de l’espace du groupe britannique dans Look Outside Your Window, c’est surtout leur goût de l’expérimentation qui rappelle Kid A.
Libérés des attentes de Slipknot, les musiciens ont enregistré crapauds et grillons, convaincu Taylor de chanter depuis le fond d’un puits, et demandé à Cristina Scabbia, chanteuse du groupe goth-metal italien Lacuna Coil, de réciter un poème original en italien et d’ajouter des chœurs.
Pendant des années, le seul aperçu de l’album était « ‘Til We Die », un morceau jazzy et lancinant glissé en bonus dans l’édition deluxe d’All Hope Is Gone. Mais cette chanson seule ne rend pas compte de l’introspection ni des textures singulières de Look Outside Your Window.
« Corey Taylor est mon chanteur préféré au monde, et il est tellement différent ici, c’est pareil pour Jim et Sid », confie Crahan, 56 ans, à Rolling Stone via Zoom, lors d’une pause pendant une session d’écriture pour le prochain album de Slipknot. Il est d’humeur joyeuse, habillé simplement ce jour-là, casquette à l’envers, longs cheveux sur les épaules, barbe au vent. « On est juste quatre mecs qui se sont mis ensemble, ont écrit de la musique et en sont ressortis avec onze chansons et des paroles plutôt sérieuses sur l’époque. »
Sur l’ouverture « 11th March », Taylor semble au bord des larmes, chantant l’idée que tout le monde devrait se rassembler pour ne plus faire qu’un, tandis que des sons étranges cliquettent et vrombissent autour de sa voix. La guitare de Root résonne comme une harpe sur « Moth », les percussions de Crahan crépitent sur « Dirge » (qui rappelle davantage Q Lazzarus que Radiohead), et « Is Real », l’un des rares morceaux à lorgner vers le hard rock, possède une ampleur qui le tient à distance du metal. Le joyau de l’album, « Juliette », voit Taylor pensif, chantant « Hey, Mr. Blue Eyes, tu as retrouvé ton chemin ? Tu as retrouvé ta Juliette ? » sur une guitare cristalline.
L’héritage d’All Hope Is Gone
Les racines de l’album remontent à Vol. 3: (The Subliminal Verses), troisième LP de Slipknot (2004), quand le producteur Rick Rubin leur avait exposé sa théorie de l’« open lab » : créer un espace séparé, sécurisé, pour expérimenter. Quand le groupe a donc commencé à enregistrer All Hope Is Gone au Sound Farm Studio de Jamaica, dans l’Iowa, Crahan a monté un petit studio dans la pièce qu’il louait, pour y écrire de la musique avec Root. « Quand tu fais un album, il y a tellement de temps morts », raconte-t-il. « Et il y avait tant de créativité en moi que je me serais senti coupable de rester loin de ma famille, dans un studio, sans rien faire de créatif. »
Satisfaits de ce qu’ils créaient, ils ont loué une ferme sur la propriété pour aller plus loin dans l’expérimentation. Taylor et Wilson ont fini par vouloir en être, et le quatuor s’est constitué. Slipknot traversait pourtant des turbulences — Wilson, notamment, était malade à l’époque de l’enregistrement, d’autres luttaient avec des addictions — mais les tâtonnements sonores de Look Outside Your Window se sont révélés inspirants. Malgré son état, Wilson s’est poussé hors de sa zone de confort, jouant du piano, tandis que Taylor s’emparait de la batterie, des fûts de bière que Crahan utilise pour ses percussions dans Slipknot, et d’autres instruments encore.
« Je sens que [faire Look Outside Your Window] m’a poussé à une créativité folle », dit Crahan, sourire aux lèvres. « On vomissait de magnifiques sensations. C’était très agréable de réussir à tout faire sortir. »
« Regarde toujours par la fenêtre »
Pourquoi avoir baptisé ce groupe Look Outside Your Window ?
Un soir, on était assis en studio, et en regardant dehors, on a vu des reflets dans un arbre devant la fenêtre. C’était assez haut — très probablement un raton laveur qui nous observait. Mais on s’est mis à imaginer des mothmen cryptiques, et Jim a appelé la deuxième chanson « Moth ». À la fin, Jim s’éloignait, et il a dit : « Regarde toujours par la fenêtre. » Ça voulait tellement dire, je n’ai pas arrêté de me le répéter. Ça résume vraiment qui on était, ce qu’on faisait, les conversations qu’on avait entre l’écriture et le fait de redescendre pour [penser à] Slipknot, ce qui n’est pas rien.
Entre Radiohead, Sub Pop et Steve Albini
Qu’est-ce qui a nourri l’ambiance de cette musique ?
Jim et moi adorons certaines musiques qui ne sont pas lourdes. Le mouvement alternatif a commencé quand j’avais 19 ou 20 ans, à la fac. J’ai grandi avec les plus grands albums, comme Louder Than Love [de Soundgarden], Gish [des Smashing Pumpkins] ou le premier album de Pearl Jam, tout ce qui sortait chez Sub Pop. Mais je suis aussi un vieux punk. J’aime Big Black / Steve Albini. J’aime les trucs vraiment agressifs comme Scratch Acid et Killdozer. Et avec Jim, on adore Radiohead tous les deux. Toutes ces influences nourrissaient mes humeurs. L’ambiance que tu entends, c’est Jim et moi qui cherchons constamment à faire cette musique qu’on aime, qui nous rend heureux à l’écoute. Cette musique est beaucoup plus arty.
Que penseront les fans de ton autre groupe de ces influences ?
C’est quoi ce réflexe intellectuel qui dit que les fans de metal aiment aussi les Beatles ? Les fans de metal n’aiment pas Radiohead ? Je ne dirais pas que je suis le plus grand metalhead, mais j’aime le metal et j’aime Radiohead. J’aime Pink Floyd, Porcupine Tree, Helmet, Tom Waits et Mike Patton. On s’en fout.
« On a perdu Paul Gray après ce cycle »
Qu’est-ce qui a dicté l’humeur de l’album ?
Je ne veux pas parler à la place de Corey, mais il avait clairement quelque chose qui le travaillait. Il canalisait quelque chose. Je ne dirais pas qu’on s’entendait tous — parce qu’on ne s’entendait pas —, mais c’était juste la vie normale d’un groupe. Pas la fin du monde. Mais comme tu le sais, on a perdu Paul Gray après ce cycle d’album, alors beaucoup de choses nous travaillaient. L’humeur, c’était ce qui se passait dans notre fraternité : des choses très, très sérieuses. Des moments très éprouvants.
Il y a beaucoup de mélancolie dans Look Outside Your Window.
Oui. L’album ne me fait pas pleurer, mais il fait mal. Il y a plein de choses qui me font m’arrêter et me regarder moi-même, regarder ma vie. Certains de nos frères ne sont plus là. Alors cet album est devenu un très bon repère pour d’autres émotions… parce que [dans Slipknot] on est neuf êtres humains qui ont décidé de partager leur temps ensemble.
Corey Taylor au fond d’un puits, crapauds et grillons
Vous avez tiré le meilleur de ces sessions. Est-ce vrai que Corey a chanté certains morceaux depuis le fond d’un puits ?
Il y avait un puits à l’extérieur de la vieille ferme. On l’a ouvert et il avait toute cette réverbération. On s’est dit : « Hey, ça va rendre un truc incroyable sur Corey. » Alors on a fait descendre Corey dans le puits, mais ça n’a pas donné ce qu’on voulait sur le moment. Je suis un expérimentateur. Je fais tout ce que je peux pour rendre l’expérience différente et féconde. « Faisons-les faire partie de l’art. » Je suis de ceux qui utilisent la porte qui grince, n’importe quoi, parce que c’est vrai sur l’instant. On entendait des crapauds et des grillons dehors, et ils étaient magnifiques. On s’est dit : « Ces satanés crapauds ne veulent pas se taire. Alors devine quoi : cette chanson s’appelle « Toad », et voilà ces crapauds. » On avait même oublié qu’ils étaient là. Mais pas l’ingénieur du son. Tous les jours, il nous disait : « Ces satanés crapauds sont dans le drum tank. » Et je répondais : « Laisse ces salopards tranquilles. »
Comment avez-vous expérimenté ensemble tous les quatre ?
Jim jouait de la guitare et balançait ses pédales par-dessus le canapé. Je les récupérais, Sid entrait et attrapait une pédale, tout le monde donnait dans l’émotion. Il n’y avait aucune raison à ça. On essayait juste des choses. Corey disait : « Je veux jouer du fût de bière. » Les fûts ne sont pas à moi ; je ne les ai pas inventés. Alors : « OK, joue du fût. On verra ce que tu en tires. »
Cristina Scabbia, Lacuna Coil et un poème en italien
Comment Cristina Scabbia s’est-elle retrouvée sur Look Outside Your Window ?
Jim et elle étaient en couple. C’est une artiste talentueuse, elle logeait avec nous. Je suis allé voir Jim : « Hey, qu’est-ce que tu dirais qu’on fasse chanter Cristina ? » Il m’a dit : « Absolument. » La première chose que j’ai faite, c’est lui demander d’écrire un poème, une lettre d’intention en italien. Je lui ai dit de parler de piles qui s’éteignent et qu’on ne peut plus recharger. Elle m’a répondu « OK ». J’ai le papier en italien. Elle a fait de son mieux pour me le lire, mais je ne l’ai jamais relu depuis, ni mémorisé. Je préfère le laisser tel quel. Jim et moi la produisions, en allant vraiment chercher sa conviction. À la fin, ça se sentait.
Elle chante aussi sur « Is Real ».
Un de mes moments préférés, c’est quand elle a fini, et que Corey Taylor est arrivé le lendemain. On lui a dit : « Hey, on a un truc à te faire écouter. » Il avait déjà chanté sur le morceau. Donc il pense qu’elle récite juste le poème, puis d’un coup elle balance cette ligne vocale. Je me souviens de Corey qui recule un peu et fait : « OK. » Il a adoré, mais ça l’a vraiment surpris, en bien. Je crois qu’elle est allée dans le puits aussi, pour quelque chose. Peut-être qu’elle y a lu ce poème, je ne sais plus. Mais ce puits avait un rat mort dedans, un tas d’insectes morts, et il était rempli d’eau. Il avait un vibe, il te poussait à aller chercher quelque chose dans ton art.
« Juliette », cœur battant de l’album
Mon morceau préféré de l’album est « Juliette ». Comment est-il né ?
Je ne crois pas avoir de morceau préféré, mais celui-là me parle vraiment. Et bien sûr, les paroles disent : « Hey, Blue Eyes », et j’ai les yeux bleus, Corey a les yeux bleus. On a eu une conversation, et on est partis du côté de Shakespeare un moment : « C’est quoi, ta Juliette ? Pour quoi es-tu prêt à mourir ? » Ce morceau est allé chercher loin dans certaines choses, et dans une certaine philosophie.
J’aime aussi « In Reverse », et Corey Taylor sur « Dirge », c’est juste… je ne sais pas. La musique s’arrête, devient minuscule, et il a cette voix qui te met dans un certain état. Je les aime tous pour des raisons différentes, mais je dirais que « Juliette » est vraiment ce qui m’a poussé à aller au bout. Ils sont tous réels pour moi.
L’open lab, de Rick Rubin à Paisley Park
En quoi faire Look Outside Your Window a-t-il influencé ce que tu fais avec ton autre groupe ?
Après All Hope Is Gone, l’open lab est devenu une habitude. On a enregistré .5: The Gray Chapter à Sunset Sound. Le Studio One, c’est celui des Doors. Le Studio Two, c’est la grande salle où Van Halen a fait des trucs. Et Prince a fait faire une copie identique du Studio Three à Paisley Park. Alors on y a monté l’open lab, en laissant Prince conduire la créativité. Si tu voulais jouer de l’harmonica, tu descendais le couloir, tu entrais, tu jouais. Mais cette fois, il était attendu que tout ce qui s’y écrivait pouvait finir sur l’album [de Slipknot]. On pouvait même transférer des parties d’ici vers là-bas. Puis on a fait We Are Not Your Kind avec un autre open lab. On y a écrit « What’s Next ». Cet album est fascinant : on avait 21 chansons et 27 interludes, tous faits dans l’open lab. Au final, on n’en a utilisé que trois. Donc il reste 24 autres interludes. Puis, quand The End, So Far a démarré, c’est [l’ingénieur] Gregory Gordon qui menait l’open lab. À ce stade, tout le monde savait qu’il était attendu de créer ce que tu veux, comme tu veux, quand tu veux, pour n’importe quelle raison, et juste d’être créatif.
« Adderall », sur The End, So Far, rappelle Radiohead et Look Outside Your Window.
Cette fois, on n’avait pas ouvert d’open lab, mais je savais que je pouvais dire : « Michael [Pfaff, percussions] et moi avons écrit le morceau à partir de synthés modulaires et d’une tonalité appelée « Adderall ». Je vais jouer de la batterie tout de suite. » Et on a fait ce morceau en une prise. Ce morceau est né de notre capacité à avoir institué l’open lab.
Fermer un chapitre et jouer l’album en live ?
Est-ce que sortir Look Outside Your Window, c’est fermer un chapitre pour toi ?
Oui, c’est définitivement fermer un chapitre, dans le sens où il aurait sans doute dû sortir il y a longtemps, mais Slipknot a toujours arrêté son élan, parce qu’on était en cycle d’album et que le sortir aurait perturbé les deux. Alors j’ai fini par taper du poing sur la table, et tout le monde s’est dit : « Il était temps. » J’aime tellement cet album. Je sais que les gens vont l’adorer, et j’ai accepté qu’il allait être confondu [avec Slipknot]. Mais ça ouvrira aussi la prochaine génération de Look Outside Your Window.
Penses-tu que vous jouerez ces morceaux en live ?
En tant qu’unité à quatre, on a toujours dit qu’il n’y avait aucune raison de ne pas pouvoir le faire sur scène. Quelqu’un devrait jouer la basse si on le faisait ; Jim ne va pas jouer basse et guitare en même temps. Ce qui serait cool pour moi, ce serait de monter un vrai groupe pointu et d’offrir ça aux gens, s’ils le demandent. Ça pourrait très bien être un, deux ou trois concerts spéciaux. J’attends juste que quelqu’un m’appelle et me dise : « Aujourd’hui c’est le jour, on a la demande. »
On dirait que faire cet album a changé ta vie.
Cet album, c’est la première fois où on s’est simplement dit : « Sortons tout ce qu’on a. » C’était juste : « Hey, tu veux faire quoi ? » « On jamme. » N’est-ce pas ce qu’on est censés faire, jammer ?
Par Kory Grow
Traduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr


