ENTRETIEN. En vingt ans, l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) s’est imposée comme un acteur central de la santé publique en Europe. Sa mission principale consiste à évaluer les risques liés à l’alimentation. Récemment, elle a par exemple abaissé la limite tolérable de céréulide, une toxine présente dans les laits infantiles, et a alerté sur les risques du dioxyde de titane (E171), un additif. Cependant, l’agence fait l’objet de critiques récurrentes. Certains lui reprochent un manque de transparence et pointent des conflits d’intérêts potentiels, notamment sur des sujets sensibles comme les perturbateurs endocriniens ou le glyphosate. Jean-Louis Bresson, expert pendant 21 ans auprès de l’agence, revient sur son rôle et ses enjeux dans un entretien accordé à Sciences et Avenir.
Sciences et Avenir : Pourquoi l’Union européenne a t-elle jugé important de crée une agence dédiée à la sécurité alimentaire ?
Jean-Louis Bresson : Sa création est directement liée à la crise de la « vache folle » (ESB), survenue dans les années 1990 (177 morts au Royaume-Uni). Cette épidémie dans les élevages bovins a révélé de graves défaillances dans la gestion des risques alimentaires, notamment des conflits entre intérêts économiques et protection de la santé publique. Au Royaume-Uni, le ministère de l’Agriculture a été accusé d’avoir privilégié les intérêts économiques de la filière bovine au détriment de la santé des consommateurs — une situation dénoncée par une commission d’enquête parlementaire et des travaux scientifiques, notamment publiés dans la revue médicale anglaise de référence The Lancet.
« L’EFSA élabore un consensus scientifique à partir de l’analyse des données scientifiques disponibles »
En réponse, la Commission européenne a rédigé en janvier 2000 le Livre blanc sur la sécurité alimentaire. Ce texte proposait plus de 80 initiatives visant à renforcer la sécurité sanitaire, améliorer la transparence et assurer la traçabilité des aliments. Parmi ces mesures figurait la création d’une autorité scientifique indépendante chargée de l’évaluation des risques : l’EFSA, finalement instaurée en janvier 2002 et entrée en service en juin 2003, malgré un lobbying très actif de l’industrie agroalimentaire.
BIO EXPRESS : Jean Louis Bresson était professeur des universités et praticien hospitalier à l’hôpital Necker – Enfants Malades (AP-HP). Il a travaillé pour l’EFSA de sa création en 2003 à l’été 2024. Il a été président – fondateur de la société française de nutrition.
Le Codex Alimentarius, créé par la FAO et l’OMS, existait déjà. En quoi l’EFSA s’en distingue-t-elle ?
Le Codex Alimentarius établit des normes internationales (définition des aliments, compositions, types, apports nutritionnels, etc.), mais il ne dispose pas de capacités d’investigation, ni de gestion opérationnelle des crises sanitaires. Il n’assure pas non plus d’évaluation scientifique en temps réel, ni de réponse aux situations d’urgence. L’EFSA, en revanche, a été conçue pour combler ces lacunes.
Le modèle de l’EFSA s’est-il inspiré de celui de la FDA, l’agence américaine (Food and Drug Administration) ?
Partiellement. Il existe toutefois des différences importantes. La FDA publie les avis divergents de ses experts, ce qui renforce la transparence, mais rend parfois les positions scientifiques illisibles. L’EFSA, de son côté, élabore un consensus scientifique à partir de l’analyse des données scientifiques disponibles.
Autre distinction : l’EFSA se limite à fournir des avis de manière indépendante, en excluant les considérations économiques ou politiques, tandis que la FDA prend directement des décisions. En Europe, Il existe une séparation claire entre l’évaluation des risques et leur gestion, assumée par la Commission européenne et les états membres.
Enfin, l’EFSA permet aux 27 États membres de développer leur propre expertise, de produire des évaluations adaptées au contexte alimentaire européen et de réguler de manière autonome. À l’heure où la FDA devient un outil au service de la « politique » de Donald Trump, on comprend l’intérêt de disposer sur notre continent d’une expertise scientifique indépendante.
Trois chiffres clés à propos de l’EFSA :
• 600 évaluations scientifiques par an• 592 agents• 164 millions d’euros de budget annuel
« Il faut distinguer deux notions souvent confondues : le lien d’intérêts et le conflit d’intérêts »
Vous parlez d’indépendance, mais on se souvient de nombreuses controverses au sujet de l’indépendance de l’EFSA, par exemple, en 2010 concernant les liens entre la présidente de l’EFSA, Mme Banati, et l’ILSI (International Life Sciences Institute), un institut de lobbying de l’industrie agro-alimentaire.
Oui, et je me suis laissé dire que certains experts présentaient des liens d’intérêts qu’ils n’avaient pas déclarés. Cependant, je puis témoigner que, dans le cadre qui était le mien, ces situations ont été correctement gérées.
Suite à ces critiques, depuis 2021, les règles de transparence ont été durcies : l’accès aux données scientifiques utilisées dans les évaluations a été renforcé, et celles-ci peuvent être transmises aux citoyens.
Il est toutefois important de distinguer deux notions souvent confondues : le lien d’intérêts et le conflit d’intérêts. Aujourd’hui, les financements privés font partie du fonctionnement normal de la recherche, dans un contexte de raréfaction des budgets publics. Ils sont même encouragés et valorisés par les organismes de tutelle des chercheuses et des chercheurs.
Le problème survient lorsque ces liens ne sont pas déclarés et que cela risque de biaiser l’évaluation scientifique. Là, il y a conflit d’intérêts. Cependant, la discussion collégiale s’appuie sur les données scientifiques et il est très difficile à une attitude partiale de l’emporter contre les avis concordants de 20 à 30 collègues.
« Réduire la régulation de l’alimentation au seul critère de l’efficacité économique est une erreur »
Même lorsque les avis des experts sont pris en compte par les décideurs politiques, cela ne garantit pas que les décisions soient effectivement appliquées. On le voit bien avec les allégations nutritionnelles sur les emballages alimentaires, un sujet que vous connaissez bien.
Je partage votre observation et votre déception. Pour faire respecter la loi, il faut une autorité de contrôle efficace. Or, la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes), notre « police » en la matière, a été profondément réformée en 2008 sous la présidence de Nicolas Sarkozy.
À l’époque, cette administration, auparavant centralisée, a vu une partie de ses agents placés sous l’autorité des préfets, ce qui a pu réduire son indépendance et son efficacité.
En France, un courant prône aujourd’hui la « facilitation de la vie économique » en réduisant drastiquement les normes et les réglementations. Quel est votre avis sur cette approche ?
Réduire la régulation de l’alimentation au seul critère de l’efficacité économique est une erreur et risque de coûter fort cher en termes de santé publique., Ce problème ne concerne pas uniquement la France : on le retrouve aux États-Unis et dans l’Union européenne. À tous les niveaux, certains estiment que la réglementation entrave l’industrie. Pourtant, l’autorégulation par les industriels eux-mêmes a largement démontré sa complète inefficacité. .
J’en ai fait l’expérience dans « des comités Théodule » auxquels j’ai pu participer : ces dispositifs, censés remplacer la loi, échouent systématiquement. Finalement, il n’y a que deux options en matière alimentaire : soit la loi, soit la foire.
Source:
www.sciencesetavenir.fr


