On entre ici par une porte dérobée. Le livre de Nicolas Gilsoul et Jacques Cuisin n’est ni guide patrimonial, ni album savant. Il avance comme un récit d’exploration, avec ses sas, ses codes, ses profondeurs.
Sous le Jardin des Plantes, derrière les galeries, des réserves accumulent des vies prélevées, classées, sauvées, perdues souvent. Le merveilleux naît de cette tension entre science et trouble : « La promenade s’est transformée en expédition. C’est le récit de ce voyage que vous tenez entre vos mains. »
Les coulisses ont leurs monstres
Le dispositif tient à une alliance rare : un narrateur qui regarde, dessine, s’étonne, et un conservateur qui ouvre, oriente, corrige. Jacques Cuisin devient moins un personnage secondaire qu’un passeur. Le texte l’installe comme une apparition nocturne, familière des lieux interdits au public. Le ton se fixe là : demi-polar, demi-conte scientifique, avec cette phrase : « Jacques Cuisin m’a ouvert les portes de ces mondes. C’était inespéré. Improbable. Comme tomber nez à nez avec un dragon à galoche du XVIIIe siècle. »
L’écriture transforme la précision documentaire en image active. Les chiffres, les espèces, les dates n’aplatissent jamais le récit ; ils l’électrisent. Une salle devient un canyon, une armoire mobile un navire, une réserve un envers de tapisserie. Le Muséum apparaît comme une fabrique d’histoires, mais aussi comme un organisme fragile. L’enchantement ne gomme pas l’inquiétude : « Un nuage de possibles, voici ce que m’évoquent les réserves de cette fabuleuse institution. »
La science contre ses fables
Le rhinocéros de Louis XV, rebaptisé Sahib, offre l’un des plus beaux motifs : l’histoire naturelle n’échappe jamais aux mises en scène humaines. L’animal, survivant d’un massacre, cadeau royal, objet de savoir puis de taxidermie, porte une corne qui raconte moins son espèce que les arrangements avec la vérité. La scène vaut leçon : « Sa corne nous parle plus de nous que de lui. »
Ces voyages déplacent le regard. Le Muséum conserve, mais il hérite aussi d’un monde traversé par la prédation, la conquête, la mode, l’avidité, les gestes d’étude et les aveuglements d’époque. Les animaux disparus, les peaux, les squelettes forment une archive de nos violences. Gilsoul et Cuisin préfèrent l’étonnement, l’humour, la conversation. Cette légèreté donne plus de force à l’effroi : « Je suis prisonnier sur l’île des Disparus. »
L’aventure comme méthode
Le livre avance par stations, presque par chambres secrètes. Chaque chapitre ouvre un seuil, puis l’élargit : baleine bleue suspendue, grand pingouin, ara tricolore, colibris, crabes. Cette construction fragmentée évite l’effet catalogue.
Elle donne l’impression d’une enquête guidée par la curiosité, l’association, le choc visuel. On marche, on descend, on retient son souffle, on se penche. La conservation devient une dramaturgie quotidienne, traversée par des menaces prosaïques : poussière, lumière, moisissures, insectes. Jacques l’énonce avec une netteté inquiète : « La conservation nécessite une forme de paranoïa exacerbée. Je me demande sans cesse de quel côté va frapper l’ennemi, d’où viendra le danger, quand. »
La délicatesse du texte consiste à ne jamais séparer jubilation et responsabilité. Les réserves fascinent parce qu’elles abritent des trésors, mais ces trésors regardent aussi notre époque. Une baleine parle d’évolution et d’extinction ; une corne dénonce une mystification ; un oiseau disparu rappelle que la beauté tue lorsqu’elle devient trophée. Ce récit devient une méditation sur ce que conserver signifie : maintenir lisible la fragilité du vivant.
Les morts regardent encore
On sort de ces Voyages extraordinaires avec la sensation d’avoir traversé un musée nocturne, un bestiaire mental et une histoire politique du regard. Le charme tient à cette double fidélité : à la joie enfantine de découvrir et à la gravité adulte de comprendre. Le Muséum devient un vaisseau chargé d’ossements, de plumes, d’alcool, de papiers jaunis et de noms latins, mais surtout un lieu où les morts demandent encore des comptes aux vivants.
Le voyage débutera le 13 mai.
Par Lucy L.Contact : contact@actualitte.com
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