L’ouverture de la Semaine nationale des bibliothèques aux États-Unis s’accompagne cette année d’un constat alarmant. L’American Library Association (ALA) vient de rendre publiques les statistiques de la censure pour l’année 2025, confirmant une trajectoire de confrontation idéologique au cœur des rayonnages. Selon les données compilées par l’organisation, le nombre de titres uniques ayant fait l’objet de demandes de retrait a atteint 4235 occurrences.
Ce chiffre, en progression fulgurante par rapport aux 2452 ouvrages recensés en 2024, frôle désormais le record historique de 4240 titres établi en 2023. Cette intensification des attaques témoigne d’une volonté de contrôle culturel qui ne faiblit pas, transformant l’acte de lecture en un véritable enjeu de souveraineté intellectuelle.
Offensive politique et groupes de pression
Le profil des contestataires a subi une mutation profonde en l’espace de quelques mois seulement. « En 2025, 92 % de toutes les contestations de livres ont été initiées par des groupes de pression, des représentants gouvernementaux et des décideurs politiques » rapporte ALA.
Cette statistique marque une rupture nette avec l’année précédente, où ces acteurs ne représentaient que 72 % des requêtes. À l’inverse, les initiatives émanant de parents à titre individuel s’effondrent, comptant désormais pour moins de 3 % du total. Cette professionnalisation de la mise à l’index s’appuie sur l’utilisation massive de listes préétablies, souvent relayées à l’échelle nationale pour viser simultanément des centaines de volumes dans plusieurs juridictions.
Cette dynamique de blocage systémique s’inscrit dans un contexte législatif de plus en plus coercitif. Comme l’a déjà indiqué ActuaLitté, la Floride s’impose comme le laboratoire de ces pratiques, où des districts scolaires retirent préventivement des ouvrages pour éviter des poursuites pénales ou des coupes budgétaires.
Nous le rapportions aussi lors de l’affaire Julianne Moore : la censure ne se limite plus aux thématiques explicitement subversives, mais s’étend à des récits prônant simplement la tolérance. Cette atmosphère de peur conduit de nombreux établissements à pratiquer une forme d’autocensure, privant les usagers de l’accès à une offre documentaire plurielle avant même que la moindre plainte ne soit déposée.
La diversité LGBTQ+ et BIPOC sous le feu des critiques
La nature des ouvrages ciblés révèle une polarisation centrée sur les questions identitaires. Ainsi, 40 % des titres visés, soit 1 671 références, concernent les expériences de vie des communautés LGBTQIA+ et des personnes de couleur.
Le Bureau pour la liberté intellectuelle précise que cette focalisation est délibérée : « Les données démontrent que la censure ne concerne pas uniquement le contenu d’un livre, mais l’existence même des personnes représentées au fil de ces pages ». Le classement des onze titres les plus contestés en 2025 illustre cette tendance, avec en tête Vendue de Patricia McCormick, suivi par Le Monde de Charlie de Stephen Chbosky et l’indéboulonnable Gender Queer de Maia Kobabe.
Le palmarès de cette année voit également l’entrée fracassante de la littérature de genre grand public. Des succès mondiaux comme L’Empire des tempêtes et Un palais d’épines et de roses de Sarah J. Maas figurent désormais parmi les cibles prioritaires. Cette extension de la censure aux best-sellers de la fantasy et de la fiction pour jeunes adultes inquiète particulièrement les éditeurs, car elle fragilise des piliers économiques du marché.
On note également le retour paradoxal de classiques tels qu’Orange mécanique d’Anthony Burgess, prouvant que les censeurs puisent aussi bien dans le catalogue contemporain que dans le patrimoine littéraire pour justifier leurs interventions.
Un risque majeur pour l’accès universel au savoir
Les conséquences concrètes de ces attaques sur le terrain sont dévastatrices pour le réseau des bibliothèques. L’organisation professionnelle a documenté 713 tentatives de censure visant des services ou des ressources, dont 487 ciblaient spécifiquement des collections de livres.
Au total, 5 668 volumes ont été effectivement bannis des établissements en 2025, soit 66 % des titres ayant fait l’objet d’une contestation initiale. Selon l’ALA, 920 ouvrages supplémentaires ont subi des restrictions d’accès, notamment des déplacements vers des zones réservées ou l’obligation d’une autorisation parentale pour être empruntés. Il s’agit du taux de transformation des contestations en interdictions effectives le plus élevé enregistré depuis 1990.
La persistance de ce mouvement de mise à l’index fragilise la mission fondamentale des bibliothécaires, garants de la libre circulation des idées. Comme nous l’avons relevé, la multiplication des interdictions dans plus de 43 États crée une fragmentation durable de la culture américaine.
Pour les auteurs et les créateurs, l’impact est double : une perte de visibilité institutionnelle et une érosion des revenus issus du marché scolaire. Si la résistance s’organise via des campagnes de sensibilisation, la puissance des relais politiques impliqués dans ces actions laisse présager une crise structurelle longue.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
DOSSIER – Aux États-Unis, une inquiétante vague de censure de livres
Par Cécile MazinContact : cm@actualitte.com
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