Dans ce texte, les professionnels du secteur affirment parler d’une seule voix, au-delà des générations et des sensibilités : « Nous éditeurs, travaillant dans des maisons, des groupes différents, de toutes générations et de toutes sensibilités, sommes unis par la même passion pour le livre et le même attachement à ceux qui consacrent leur vie à l’écriture, de l’auteur au libraire. »
Une manière de poser d’emblée un front commun, alors que la crise ouverte chez Grasset déborde désormais largement le seul cadre de la maison.
« Au grand jour »
Les signataires disent leur « inquiétude » face au « limogeage brutal d’Olivier Nora », qui dirigeait Grasset depuis plus de deux décennies. Ils décrivent un éditeur « estimé et respecté par toute la profession », dont l’éviction marque, selon eux, « un bouleversement inédit ».
Au cœur de leurs préoccupations : la nature même de l’intervention de l’actionnaire. La pétition pointe un changement de paradigme, affirmant qu’« un groupe médiatique et éditorial ne cache pas ses desseins politiques et mène une guerre culturelle et idéologique au grand jour ». Une accusation forte, qui inscrit la crise actuelle dans une lecture politique assumée.
Dans ce contexte, les éditeurs expriment également leur « solidarité à l’égard de toutes les équipes du groupe Hachette Livre », désormais contrôlé par Vincent Bolloré. Un soutien qui vise autant les salariés que les auteurs, nombreux à avoir déjà annoncé leur départ ou leur refus de publier à nouveau au sein du groupe.
Au-delà de Grasset, une alerte sur la démocratie culturelle
Pour les initiateurs de la pétition, l’affaire dépasse largement le cas d’une maison, d’un dirigeant, ou du « monde littéraire », écrivent-ils.
Ils rappellent que « la diversité des catalogues, le pluralisme des opinions et de la création, le respect de la liberté éditoriale constituent des principes essentiels pour que perdure la démocratie ». Une formulation qui replace la question éditoriale au cœur d’un équilibre démocratique plus large, dans un contexte de concentration accrue du secteur, et des élections présidentielles qui se profilent…
Cette prise de position intervient alors même que les signataires soulignent « le déclin alarmant de la lecture », évoquant une étude récente du Centre national du livre. Pour eux, la fragilisation des pratiques de lecture rend d’autant plus crucial le maintien d’un écosystème éditorial pluraliste.
Une mobilisation inédite
La liste des premiers signataires donne la mesure de la mobilisation. On y retrouve des figures majeures de l’édition française : Antoine Gallimard, Françoise Nyssen, Teresa Cremisi, Sophie de Closets, Denis Olivennes, Karina Hocine, Gilles Haéri, Isabelle Gallimard, Louis Delas, Arnaud Nourry, Serge Eyrolles, Alban Cerisier, Heloïse d’Ormesson, Adrien Bosc, Hélène Fiamma, Stéphanie Chevrier, Véra Michalski, Anne-Sylvie Bameule.
Mais aussi Julie Gautier, Pauline Capitani, Charlotte Gallimard, Laure Gallimard, Margot Gallimard, Laurent Beccaria, Jean-Luc Barré, Frédéric Boyer, Thomas Simonnet, Dorothée Cuneo, Guillaume Allary, Sofia Bengana, Séverin Cassan, Alice Déon, Carine Fannion, Laure Leroy, Cécile Boyer-Runge et Béatrice Duval.
En parallèle aux auteurs et éditeurs, les libraires ont pris à leur tour position. Le Syndicat de la librairie française a dénoncé le limogeage d’Olivier Nora comme une étape décisive dans la « mise au pas » du groupe Hachette par Vincent Bolloré, et alerte sur une transformation jugée autoritaire et idéologique. Saluant le rôle central de Nora dans l’équilibre et la diversité des catalogues, les libraires expriment leur inquiétude face à une évolution qui fragilise, selon eux, l’ensemble de la chaîne du livre.
Politique éditoriale et calendrier électoral
Antoine Gallimard a par ailleurs appelé à une mobilisation sans ambiguïté, cette fois dans une tribune. Le PDG de Madrigall alerte : « Sacrifier un catalogue […] à des calculs politiques, c’est trahir la mission même de notre métier ». Il insiste sur un principe central : « Il n’y a pas de commune mesure entre une politique éditoriale et un calendrier électoral. »
Selon lui, « notre rôle […] est de garantir cette neutralité. Sans elle, il ne reste que l’alignement ». Il dénonce aussi « l’emprise idéologique » qui « étouffe la vie éditoriale » et menace l’ensemble de la filière. Enfin, il met en garde : « Dire “ça m’appartient, je fais ce que je veux” est un leurre », rappelant que les maisons d’édition reposent sur un équilibre collectif fragile. Certains auront en tête cet adage : la vengeance est un plat qui se mange froid…
À LIRE – Vous qui quittez les maisons du groupe Bolloré, “réservez vos écrits à des éditeurs indépendants”
Le limogeage d’Olivier Nora continue plus généralement de susciter des réactions en chaîne, bien au-delà du seul monde de l’édition. Sur le plateau de C ce soir, sur France 5, le journaliste et réalisateur David Dufresne a déchiré en direct son contrat avec Grasset : « Ce que fait Bolloré, c’est mettre en place des maisons d’édition sans éditeur […] du commerce et de l’idéologie. »
Dans le champ politique, les inquiétudes sont tout aussi vives. Au Sénat, la sénatrice socialiste Sylvie Robert évoque « une reprise en main brutale de Vincent Bolloré », voyant dans ce renvoi un symptôme d’un phénomène plus large de concentration.
Même tonalité du côté du sénateur Pierre Ouzoulias, pour qui la séquence actuelle est inédite : « Cela n’est jamais arrivé dans l’histoire de l’édition française que plus de 100 auteurs partent collectivement d’une maison d’édition. » Il voit dans cette crise « une forme de mise au pas idéologique » et met en garde contre « des risques démocratiques considérables » liés à la concentration du secteur. Laurent Jacobelli, porte parole du RN, de son côté, préfère relativiser au micro de France info.
Crédits photo : Antoine Gallimard – ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
Source:
actualitte.com


