Accueil« Le saint patron...

« Le saint patron de l’Italie avait quelque chose à me dire » : Charles Wright s’élance sur la terre de François d’Assise

Quand La Croix me proposa d’aller marcher sur les pas de François d’Assise en Italie, mon premier mouvement fut de dire non. Il faut dire que je venais de passer une année entière en compagnie de Charles de Foucauld en vue d’un prochain livre. Les saints ne me lâchaient pas les basques. J’en avais un peu marre des litanies et des miracles. Et puis à l’époque, faute de l’avoir jamais creusée, la figure du Poverello (Petit Pauvre) ne m’inspirait pas grand-chose.


Je ne connaissais de lui que les images d’Épinal – le sermon aux oiseaux, l’appel à la fraternité universelle ou à la paix dans le monde. Cet amas de bons sentiments me semblait à la fois sympathique et un peu mièvre. De temps en temps, à Paris, je voyais aussi passer, dans les allées de l’Observatoire où je jouais au ping-pong, des franciscains flanqués de sandales et de bures étranges, je trouvais qu’ils avaient l’air de figurants échappés du Nom de la rose. Bref, mes résistances n’étaient pas minces.

Une aura hors des frontières de l’Église

Poussé par je ne sais quel instinct, je demandai toutefois quelques jours de réflexion. J’en profitai pour plonger dans les classiques du franciscanisme (Éloi Leclerc, Jacques Le Goff, Julien Green…). À la lecture de ces textes, avalés d’une traite en deux nuits blanches, je compris bien vite que j’avais sous-estimé notre homme. Dans l’ordre de la sainteté, il y avait les saints, et il y avait François… Vers ce mendiant étincelant convergeaient tous les superlatifs. L’itinéraire météorique de ce jeune Italien devenu fou de Dieu (1182-1226) avait changé la face du monde.

François Cheng l’appelait « le grand vivant ». Freud, d’habitude peu amène envers les religions, louait « sa disposition à l’amour universel ». Nietzsche disait qu’il était « le seul disciple que le Christ ait jamais eu ». Le penseur orthodoxe Berdiaev ne faisait pas non plus dans la demi-mesure : sa vie « représentait le fait le plus important de l’histoire du christianisme après la vie de Jésus » ! Quant à Julien Green, il soutenait qu’avec le Poverello, le Christ nous avait offert l’Évangile une seconde fois…

L’écrivain Charles Wright (à g.) et son ami Serge, avec qui il parcourt le chemin Di qui passo Francesco.

L’écrivain Charles Wright (à g.) et son ami Serge, avec qui il parcourt le chemin Di qui passo Francesco.


Archive personnelle

Ce qui frappait dans ce concert d’éloges, c’était son côté œcuménique. Émanait de cette figure lumineuse, émergée de la grande clarté du Moyen Âge, une puissance d’attraction universelle. Son aura dépassait en tout cas allègrement les frontières de l’Église. Comme Luther King ou Gandhi, il faisait partie de ces rares personnalités à transcender les clivages.

Dans l’histoire du christianisme, il n’existait pas de saints aussi populaires et jouissant à ce point de la sympathie des incroyants. L’écrivain Joseph Delteil, athée notoire, disait que « tout homme pouvait être franciscain, sans croire à la sainteté de François », et appelait de ses vœux, en référence au tiers ordre, l’avènement « d’un quart ordre pour agnostiques et athées ». François appartenait au patrimoine mondial de l’humanité.

Ce fils de bonne famille, qui avait renoncé à toute possession et toute puissance pour suivre le Christ pauvre et humble et qui, flanqué d’une bande de va-nu-pieds, s’était élancé sur les routes de l’Italie pour annoncer la paix, la fraternité et la merveille de toute la Création, n’en finissait pas d’enflammer les imaginations. Le saint d’Assise était « l’éternel contemporain » (François Cheng).

La joie de saint François, un secours ?

La canicule de juin, les missiles lancés sur Kiev et Téhéran, la spéculation financière, l’hubris des dirigeants mondiaux, assoiffés de pouvoir, il n’y avait guère d’actualités qui ne trouvaient de réponses dans sa geste fraternelle et désarmée. C’était étrange : ce médiéval, biberonné à la littérature chevaleresque, parvenait à jeter de la lumière sur nos sociétés postmodernes marquées par la guerre, la destruction des ressources et la cupidité.

Manifestement, il s’était passé quelque chose dans ce coin de l’Ombrie, il y a huit cents ans. Dans La Divine Comédie, Dante disait qu’un soleil était né. Assister à la naissance d’une étoile, cela n’arrive pas tous les jours ! Et puis cet homme avait réussi la prouesse de rendre le christianisme désirable et signifiant. Là aussi, ce n’était pas commun. Cela attisa ma curiosité. Il fallait aller voir.

Une raison plus personnelle finit d’emporter ma décision. Disons que j’avais découvert que l’amour n’était pas toujours aimé. Andréa, la femme que je voulais épouser, venait de m’éconduire. Depuis qu’elle m’avait quitté, le soleil était mort. Je traînais des idées noires. Je ressentais une solitude extrême. Marjane Satrapi venait de le rappeler : on peut mourir de tristesse. Il fallait réagir. Je me suis alors souvenu qu’il n’y a que les routes pour calmer le chagrin. Cette proposition de voyage tombait à point nommé. D’autant que j’avais l’intuition que le saint patron de l’Italie avait quelque chose à me dire. Sa joie, éclatante comme le rire d’un enfant, avait traversé le désespoir. Peut-être serait-il un secours ?

Voilà comment je m’étais retrouvé sur les hauteurs du mont Alverne, un sanctuaire austère, cerné de forêts profondes, à l’est de la Toscane. Mon projet était de partir de ce haut lieu, puis d’aller jusqu’au tombeau du saint, à Assise. Je savais qu’un chemin, le Di qui passo Francesco (« François est passé par ici »), balisé par un tau jaune, sillonnait les sentiers de l’Italie centrale, presque deux cents kilomètres à travers la chaîne des Apennins, la Haute vallée du Tibre, égrenant sur son tracé un chapelet d’ermitages, de sanctuaires, de forêts et la plupart des lieux où Francesco avait laissé des souvenirs.

Le tau franciscain, en jaune, sert de balisage tout au long du voyage sur le chemin Di qui passo Francesco, jusqu’à Assise.

Le tau franciscain, en jaune, sert de balisage tout au long du voyage sur le chemin Di qui passo Francesco, jusqu’à Assise.


Charles Wright

À ce périple ne manquait qu’un camarade. Car l’épopée franciscaine était une aventure collective, une confrérie de vagabonds. François mettait un soin particulier à choisir ses frères. Moi, je jetai mon dévolu sur Serge, un ami ardéchois. Ce n’était plus un perdreau de l’année – il avait 70 ans –, mais il y avait quelque chose de franciscain chez cet éleveur de poulets à la retraite, dont le caractère ingénu, enjoué et fantasque n’était pas sans rappeler celui de Léon ou Junipère, les frères préférés du Poverello.

Un acte manqué très franciscain

La première soirée au dortoir ne fut pas de tout repos. En réglant ma nuitée, je m’étais rendu compte que j’avais oublié mes papiers d’identité en France. C’était un acte manqué très franciscain : à l’aube du voyage, je me dépouillais de mon état civil ! Mais cette bévue souleva des inquiétudes que je ruminais toute la nuit. Sans passeport, allais-je pouvoir traverser le pays de Dante ? Et puis étions-nous assez affûtés, Serge et moi, alors que nous traînions quelques kilos en trop, hérités de l’hiver ? Des ronflements, dont je ne parvins pas à identifier le fautif, même si Serge n’avait pas l’air innocent, terminèrent de gâcher mon sommeil…

Au petit matin, les traits tirés, nous visitâmes la chapelle des stigmates où Francesco reçut les marques de la passion du Christ. Les saints, me dis-je, sont ces êtres qui offrent leur corps pour que Dieu y apparaisse. Puis la messe, animée par une escouade de franciscains, débuta. Je ne compris rien à leur sabir, mais les accents de leur langue m’enchantaient. En France, quand on dit le mot « Seigneur », on est au garde-à-vous, alors qu’« Il Signore » suscite aussitôt des accès de tendresse.

De l’homélie, bavarde comme un Italien, je ne retins que deux mots, strada et salvezza, que j’associai entre eux : le salut est dans le chemin. Gratifiés de cette parole, nous bouclâmes nos sacs, et l’humeur à la fois inquiète et allègre, tels les frères mineurs que François envoyait en mission deux par deux, nous nous élançâmes à travers des forêts majestueuses, Les Fioretti dans la poche, bien décidés à renouer avec l’esprit primesautier des premiers temps.

« Les Fioretti »

La plupart des sources franciscaines présentent un Francesco apprivoisé, édulcoré. Mais si l’on veut retrouver son esprit, il y a Les Fioretti, le recueil de ses hauts faits écrit au XIVe siècle par un auteur inconnu. François et ses frères vivent dans ce florilège comme ils ont vécu dans les vallées de l’Ombrie. On y retrouve le climat qui les animait au tout début de l’ordre : l’ingénuité, la simplicité, l’esprit d’enfance, la poésie, la fantaisie, une sorte de liberté folâtre et de fraîche candeur.

Fermer

Nous marchâmes une trentaine de kilomètres dans une symphonie de verts et la pesante brûlure de la lumière toscane. À l’ermitage de Cerbaiolo, perché sur une colline, où nous espérions passer la nuit, l’hôte des lieux, un curé acariâtre, prétexta qu’il n’y avait plus de place et nous jeta dehors comme des malpropres. François appelait cela la « joie parfaite ». Nous n’en étions pas là et plantâmes notre tente dans un champ bosselé rempli de bouses et de cailloux, en râlant contre le sort.

Dix jours de périple

Serge eut une parole de circonstance : « J’ignore ce qu’est la joie, la seule chose que je sais, c’est que le sol est dur. » Nous rîmes aux éclats. Devant nous, un paysage qui s’étendait à perte de vue, convoqua le souvenir du sacré commerce, un récit de la littérature franciscaine primitive, où « Dame pauvreté » vient visiter Francesco et ses frères pour qu’il lui montre leur couvent. Les compagnons la conduisent alors sur une colline et lui font admirer un vaste panorama : « Madame, voici notre cloître. »

Chassé de l’ermitage de Cerbaiolo (Toscane), le duo a dormi à la belle étoile, au pied de la chaîne des Apennins.

Chassé de l’ermitage de Cerbaiolo (Toscane), le duo a dormi à la belle étoile, au pied de la chaîne des Apennins.


Charles Wright

Qui peut comprendre la spiritualité du Petit Pauvre tant qu’il n’a pas vu, dans la splendeur d’un soir d’été, la lumière d’un ciel de l’Ombrie ? Peu de saints sont aussi liés à une région (la Toscane, l’Ombrie). Pendant dix jours, ces paysages où François a semé tant de traces seront notre cloître. Au fond, nous faisons le pari de la géographie. Car les êtres ressemblent aux horizons qu’ils contemplent.

En s’enfonçant dans les territoires du saint, en sillonnant les collines qu’il a parcourues, nous tenterons de pénétrer son espace mental, éperonnés par cette énigme : d’où venaient le charme de ce vagabond céleste et le ressort de son incroyable aura, lui qui sut, comme personne, rendre l’Évangile désirable, libérer la jeunesse créatrice du christianisme et exercer une attraction qui ne s’est jamais tarie ? La lumière du soir avait tout recouvert de sa paix. Tandis que j’envisageais les terres qui s’étiraient à l’infini devant nous, une angoisse me serra le cœur. Tous les écrivains qui avaient fait le voyage vers Assise en étaient revenus changés. Et moi, qu’allait-il m’arriver ?


Source:

www.la-croix.com

Articles similaires

Annonce publicitairespot_img