Le 18 février 1999, Une vie, une œuvre consacre sur France Culture une émission à l’architecte Fernand Pouillon. Intitulée « Mains hautes et mains basses sur la ville », elle retrace, entre les témoignages de chercheurs, d’historiens et d’architectes, l’itinéraire d’un bâtisseur devenu, le temps d’un scandale, l’un des hommes les plus décriés de son époque.
Comme le dit le début de cette émission, Fernand Pouillon a pourtant eu une éclatante réussite entre 1948 et 1961. Cet amoureux de la pierre et de l’histoire sait naviguer entre architecture et urbanisme. Il va « jusqu’à inclure le monumental dans l’habitat de populations modestes ».
« Je vise les étoiles »
Dans un entretien de 1968, Fernand Pouillon revient sur les années qui ont suivi son procès : on l’a, dit-il, « injurié dans les journaux pendant quatre ans ». Isolé, il est porté par le seul goût du travail. Il résume l’ambition démesurée qui ne l’a jamais quitté : « le bonheur des hommes par l’architecture, par les formes », et conclut : « J’ai rendu des gens heureux, je le sais. Je poursuis cette idée-là. »
Marseille, la reconstruction du Vieux-Port
Autodidacte, architecte dès l’âge de vingt-deux ans, Pouillon se lie à Marseille avec Auguste Perret, nommé architecte en chef de la reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, et avec Eugène Beaudouin, qui lui fait découvrir les grandes places d’Ispahan, une référence qu’on retrouvera plus tard à Alger. Au Vieux-Port, il reconstruit les immeubles en pierre du Pont-du-Gard, introduisant à Marseille des arcades, de profondes loggias et des toits-terrasses en attique qui confèrent à l’ensemble une forte identité architecturale.
La Casbah revisitée
Chargé au début des années 1950 de trois grands programmes de logements à Alger, dont Diar es-Saada et Climat de France, surnommé « les Deux Cents colonnes », Fernand Pouillon s’inspire de la Casbah pour offrir, jusque dans le logement le plus social, l’équivalent des services d’une ville. Ces quartiers, conçus à l’origine pour la population algéroise la plus modeste, sont aujourd’hui encore habités. Fernand Pouillon : « Pour moi la ville, c’est les bas quartiers. C’est eux qui devraient être des hauts lieux ».
Le Point-du-Jour
Ancienne friche industrielle, le quartier du « Point-du-Jour » à Boulogne-Billancourt se caractérise par trois grands espaces publics. Certains ont des espaces verts beaucoup plus importants que d’autres. La disposition des éléments architecturaux varie. On sort du « grand ensemble » pour créer un espace plus domestique. La décoration vient accentuer
Le Comptoir national du logement
Fernand Pouillon fonde le Comptoir national du logement, où il cumule les rôles de promoteur, d’entrepreneur et d’architecte pour construire, selon ses propres mots, jusqu’à 30 % des logements de la région parisienne, dont l’ensemble du Point-du-Jour, reste le projet le plus abouti. Mais la mécanique s’emballe. Il est allé trop vite : le Comptoir est mis en liquidation, entraînant l’arrestation de plusieurs de ses administrateurs. C’est l’affaire du Point-du-Jour. Poursuivi, Fernand Pouillon s’évade avant de se rendre à la justice. Le récit de son arrivée au tribunal, le 14 mai 1963, décrit un homme métamorphosé : sans cravate, menotté, d’une maigreur terrible : « un cadavre vivant ». Il y plaide sa cause pendant près de deux heures, revendiquant avoir logé vingt-cinq mille familles.
« Les Pierres sauvages », journal d’un architecte
En instance de jugement, il tient un journal qu’il présente comme celui d’un moine convers du XIIe siècle participant à la construction de l’abbaye du Thoronet : Les Pierres sauvages, dont le récit débute, jour pour jour, huit cents ans avant son propre emprisonnement. Le texte, lu dans l’émission, mêle description minutieuse de la taille de la pierre et méditation sur la discipline monastique.
Le Sahara et l’Iran
Reparti en Algérie après l’indépendance, Fernand Pouillon devient architecte de la décolonisation. Il construit des hôtels et des équipements, notamment à Tipaza ainsi que dans le Sud saharien, à Ghardaïa. Il est un partenaire dans la construction de la nouvelle Algérie. En Iran, où il bâtit surtout des gares, se prolonge l’influence des grandes places persanes apprise auprès de Beaudouin.
Retour à la pierre
À la fin de sa vie, Fernand Pouillon restaure le château de Belcastel, dans l’Aveyron, et fait venir des maçons algériens qu’il a formés des décennies plus tôt. Il leur fait poser, sans joint, la pierre la plus dure, et met au point des machines pour la découper. Un geste qui referme la boucle d’une œuvre bâtie tout entière sur le même socle : la pierre, le goût de l’innovation, et l’ancrage dans l’histoire.
La voix de Fernand Pouillon, dans cette émission, porte des convictions restées intactes. Longtemps éclipsée par le scandale, son œuvre est aujourd’hui largement réhabilitée, comme en témoignent les architectes et les historiens réunis par Pascale Charpentier. En 2008, l’ensemble du Point-du-Jour a d’ailleurs été labellisé « Patrimoine du XXe siècle » par le ministère de la Culture, consacrant la reconnaissance d’une architecture humaniste, qui n’a jamais cessé de placer les habitants au cœur de la ville.
Une vie, une œuvre – Fernand Pouillon (1912-1986) : Mains hautes et mains basses sur la ville (1ère diffusion : 18/02/1999)Par Pascale CharpentierRéalisation Claude GiovannettiAvec Christine Delorme (chercheur), Alberto Ferlanga (historien) ; les architectes : Rama Bousselham, André Jollivet, Jacques Lucan, Manuelle Roche ; André Ravereau (ancien architecte des monuments historiques de l’Algérie) – Avec en archives, la voix de Fernand Pouillon (architecte), et des extraits des journaux radiophoniques d’époque sur le procès du procès du CNL, ainsi que sur l’évasion de Fernand PouillonEdition web : Caroline Chaussé-Domergue, Documentation de Radio FranceArchive Ina/Radio France
Source:
www.radiofrance.fr


