Mais le dossier mêle plusieurs questions distinctes : concentration économique, liberté de la presse, neutralité du service public et choix commerciaux des librairies.
La contestation gagne les quais. Une pétition lancée par Alternatiba demande à Jean Castex, président-directeur général de la SNCF depuis novembre 2025, de mettre fin au « quasi-monopole » de Relay sur la vente de livres et de presse dans les gares françaises. Le texte a dépassé les 55.000 signatures ce 20 juillet.
Une lettre sollicitant un rendez-vous a parallèlement été adressée à Jean Castex, à Alain Resplandy-Bernard, directeur général de SNCF Gares & Connexions, et à Raphaël Poli, directeur général adjoint de cette entité et président de SNCF Retail & Connexions. Les signataires réclament l’ouverture des gares à davantage de commerces indépendants, afin de garantir, selon eux, une offre éditoriale et journalistique plus pluraliste.
Des actions ont déjà été organisées devant plusieurs boutiques, notamment à la gare de Villefranche-sur-Saône, avec banderoles, tracts et appels à signer la pétition.
Relay, un monopole qui n’en est pas tout à fait un
Relay ne contrôle pas tous les commerces des gares : SNCF Gares & Connexions recense environ 1200 points de vente dans 870 gares, parmi lesquels des cafés, restaurants, enseignes alimentaires et boutiques diverses. L’entreprise publique gère au total 3000 gares, fréquentées quotidiennement par quelque 10 millions de voyageurs et visiteurs.
Relay occupe en revanche une position presque sans équivalent pour la presse et le livre. Une enquête du Monde recensait en février 2026 307 boutiques Relay dans 271 gares. L’Observatoire des multinationales évoque, plus largement, 328 boutiques exploitées en gare par la société commune Lagardère & Connexions, ce total comprenant aussi quelques magasins placés sous d’autres enseignes, comme Fnac ou Monoprix.
Créée en 2014, Lagardère & Connexions est une entreprise commune détenue à parts égales par SNCF Gares & Connexions et Lagardère Travel Retail. Elle exploite les points de vente de presse dans les gares françaises. Le partenariat a été reconduit pour une durée de dix ans au cours de la période 2023-2024.
Où se trouve exactement Bolloré ?
La pétition parle des « Relay de Bolloré » et situe leur rachat en 2022. La réalité capitalistique est un peu plus complexe.
Relay est une enseigne de Lagardère Travel Retail, elle-même intégrée au groupe Lagardère. L’acquisition de Lagardère par Vivendi a été autorisée sous conditions par la Commission européenne en juin 2023, puis finalisée en novembre de la même année. La Commission avait notamment exigé la cession d’Editis, afin d’éviter que les deux principaux groupes français du livre, Hachette et Editis, ne se retrouvent sous le même contrôle.
Depuis la scission de Vivendi, fin 2024, Louis Hachette Group détient 66,3 % de Lagardère. Le groupe Bolloré possède pour sa part 31,03 % de Louis Hachette Group.
Cette chaîne relie plusieurs secteurs essentiels à la circulation des idées : Hachette dans l’édition et la distribution du livre, Relay dans la vente en zone de transport, ainsi que plusieurs médias et magazines appartenant au même environnement capitalistique.
Une enquête dans trente gares
La nouvelle mobilisation est partie d’une enquête publiée le 30 juin 2026 par l’Observatoire des multinationales. Ses journalistes ont étudié la présence et la mise en avant de livres et de magazines dans les Relay de trente gares françaises, de tailles et de régions différentes. L’enquête relève une forte visibilité de plusieurs essais publiés par Fayard, maison d’Hachette dirigée depuis 2024 par Lise Boëll, éditrice de longue date d’Éric Zemmour et de Philippe de Villiers.
L’ouvrage 2050, du cardinal Robert Sarah et de Nicolas Diat, apparaissait ainsi face visible dans environ un tiers des magasins visités. À l’inverse, l’Observatoire affirme que plusieurs succès de librairie d’auteurs situés plus à gauche n’étaient pas, ou presque plus, distribués dans les magasins étudiés, sans nommer tous les titres dans le corps de son enquête.
Le directeur des éditions Les Liens qui libèrent avait auparavant cité deux ouvrages écoulés respectivement à quelque 20.000 et 12.000 exemplaires, mais non sélectionnés par Relay. D’autres titres critiques, comme Résister de Salomé Saqué, ont toutefois bénéficié d’une diffusion importante dans l’enseigne.
La Furia, un maintien controversé
Les enquêteurs observent aussi une forte exposition du JDNews. Avec 678.000 lecteurs réguliers au premier semestre 2026, l’hebdomadaire restait derrière plusieurs concurrents dans les mesures d’audience, mais apparaissait comme le cinquième magazine le plus mis en avant dans les Relay observés et le deuxième le plus présent en tête de gondole.
Des salariés interrogés anonymement ont affirmé recevoir davantage de consignes de placement depuis deux ans. Lagardère Travel Retail n’a pas répondu aux questions détaillées de l’Observatoire sur ces choix.
L’étude relève encore la présence de La Furia, revue qui a perdu son agrément de la Commission paritaire des publications et agences de presse en 2025. Ce retrait signifie que les marchands de presse ne sont plus tenus de la distribuer. Un numéro du printemps 2026 représentait Adolf Hitler en couverture, accompagné de la question « Faut-il le ressusciter ? ».
Autre cas cité : Transitions & Énergies, magazine racheté par le Cercle d’étude réalités écologiques et mix énergétique, organisation opposée au développement de l’éolien. Une climatologue interrogée par l’Observatoire, Valérie Masson-Delmotte, qualifie certains passages de la revue de « condensé de déni scientifique ».
Le livre sur Bernard Arnault, élément déclencheur
Un épisode éditorial a renforcé les soupçons : l’absence des Relay de Bernard Arnault, son univers impitoyable, enquête de l’historienne Audrey Millet publiée par La Tribu.
Relay aurait initialement commandé environ 400 exemplaires de l’ouvrage, dont le sujet avait été gardé secret, avant d’annuler la commande une fois le titre et l’identité de la personne étudiée connus. Selon le récit transmis par l’autrice et son éditeur, l’enseigne aurait expliqué que la commande avait été passée « malencontreusement » et que le livre ne se vendrait pas. Audrey Millet et Arnaud Nourry, président des Nouveaux Éditeurs, ont dénoncé un boycott.
Être absent des gares, aéroports et métros prive un livre d’une importante exposition auprès d’un public qui n’entre pas nécessairement dans une librairie traditionnelle.
Une enquête à lire avec ses nuances
Les éléments réunis par l’Observatoire apportent de la nuance : le livre le plus visible parmi les essais étudiés était ainsi Les Nouveaux Maîtres, enquête critique sur les milliardaires de la technologie publiée par Albin Michel. Pour les romans, la diversité des éditeurs et la proximité avec les classements de ventes semblaient globalement respectées.
Plusieurs professionnels du livre interrogés par Le Monde ont par ailleurs déclaré ne pas observer de favoritisme manifeste dans les décisions prises par la centrale d’achat. Richard Gouard, d’Actes Sud Diffusion, se disait notamment satisfait du traitement réservé à des essais critiques envers les milliardaires.
L’Autorité de la concurrence indiquait, en février 2026, ne pas avoir été saisie d’éventuelles pratiques discriminatoires. L’Arcep, chargée de réguler la distribution de la presse, déclarait de son côté n’avoir reçu aucune plainte d’éditeur concernant le placement des magazines dans les Relay.
Les employés disposent également d’une certaine marge dans l’organisation locale des rayons. Les quantités initiales, les classements hebdomadaires et certaines opérations viennent du siège, mais les vendeurs peuvent recommander et déplacer une partie des ouvrages selon les ventes constatées.
Une éventuelle accumulation de traitements favorables reste difficile à mesurer sans accès aux commandes, aux stocks, aux accords commerciaux et aux consignes internes.
De Bardella à « Désarmer Bolloré »
On l’aura compris, la contestation des Relay ne commence pas avec cette pétition. À l’automne 2024, SUD-Rail s’était opposé à une campagne de 581 panneaux prévue dans les gares pour promouvoir Ce que je cherche, premier livre de Jordan Bardella publié chez Fayard. Mediatransports, régie publicitaire de la SNCF et de la RATP, avait finalement refusé les affiches au nom de la neutralité politique.
Fayard avait saisi la justice. En avril 2025, le tribunal des activités économiques de Paris avait reconnu une « inexécution fautive » du contrat par Mediatransports, qui disposait assez tôt d’informations sur la nature politique de la campagne. Le tribunal a néanmoins rappelé que les services publics, dont font partie les gares, sont soumis à un principe de neutralité politique.
En 2025, une campagne concernant un ouvrage de l’économiste Gabriel Zucman a également été refusée, parce que la régie considérait qu’elle cherchait à peser sur un débat législatif. Le traitement de deux auteurs politiquement très éloignés montre que les règles appliquées à la publicité ne visent pas uniquement l’extrême droite.
Dans le même temps, le collectif Désarmer Bolloré, constitué à l’été 2024 après la dissolution de l’Assemblée nationale, a fait du secteur du livre l’un de ses terrains d’action. Des militants ont distribué ou glissé des marque-pages dans des ouvrages publiés par des maisons d’Hachette, tandis que des librairies indépendantes relayaient des appels à soutenir les éditeurs autonomes. Les boutiques Relay ont régulièrement été visées par des tractages, collages et opérations militantes.
La nouvelle campagne « On prend le Relay ! » prolonge ainsi près de deux ans de mobilisations contre la concentration des médias, de l’édition, de la distribution et de la vente entre les mains d’un nombre limité de groupes.
La neutralité s’applique-t-elle aux rayons d’une librairie ?
Le débat porte moins sur la présence de titres politiques que sur leur traitement par une enseigne en quasi-monopole dans les gares. Pour l’avocat Yacine Baïta, la neutralité pourrait être mise en cause si une même orientation était systématiquement favorisée. Or les contrats consultés ne prévoiraient aucune règle précise sur la sélection ou la mise en avant des livres et magazines.
La SNCF est directement partie prenante : Gares & Connexions détient 50 % de Lagardère & Connexions et dispose d’un droit de regard sur certaines décisions stratégiques, tandis que Lagardère pilote les assortiments et la gestion quotidienne. Raphaël Poli, Directeur général adjoint de SNCF Gares & Connexions et Président de SNCF Retail & Connexions, assurait en février n’avoir relevé aucune distorsion de concurrence, tout en prévenant que des avantages préférentiels accordés à certains titres pourraient remettre en cause le partenariat.
Sollicitée à plusieurs reprises dans le cadre de l’enquête, la SNCF n’a pas souhaité commenter. Selon l’Observatoire, un audit serait néanmoins en discussion, sans que SNCF Gares & Connexions ait confirmé son lancement.
Ouvrir les gares aux libraires indépendants ?
Alternatiba et ses partenaires demandent à présent que la SNCF rompe l’exclusivité et permette à des libraires, kiosquiers et commerçants indépendants d’entrer davantage dans les gares.
La proposition répond à une préoccupation de pluralisme, mais soulève des questions économiques : loyers élevés, amplitude horaire importante, contraintes de sécurité, approvisionnements quotidiens et faible surface des boutiques. Le modèle de Relay repose précisément sur une centrale d’achat et une logistique capables d’alimenter simultanément plusieurs centaines de points de vente.
La SNCF montre néanmoins qu’une diversification est possible. Depuis 2019, son programme « Place de la Gare » a permis à plus de 200 projets de voir le jour, parmi lesquels des bibliothèques, des espaces de coworking, des épiceries solidaires et des ateliers de réparation de vélos.
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Ce programme concerne surtout des espaces vacants et ne remet pas directement en cause la concession de la presse, mais il fournit un précédent pour l’accueil d’acteurs locaux.
Crédits photo : visuel de la campagne « On prend le Relay ! », lancée par Alternatiba pour demander à la SNCF de mettre fin au quasi-monopole de Relay dans les gares. Alternatiba.
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
Source:
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