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À voir au cinéma: «L'Odyssée» selon Christopher Nolan, l'apocalypse maintenant

Il y aurait deux a priori contradictoires. Quand Hollywood s’empare
d’un des grands récits fondateurs, à peu près tous les exemples précédents
incitent à une méfiance extrême. De la Bible aux mythes antiques ou aux contes
et légendes du monde entier, la machine à spectacle a pratiquement toujours
fait des monuments de kitsch, déformés sinon trahis pour en aplanir les
complexités et les parts d’ombre.

Mais si avec L’Odyssée, il s’agit à n’en pas douter de
l’industrie spectaculaire américaine (énormes moyens, technologies de pointe,
casting truffé de stars), il s’agit aussi de Christopher Nolan.
Soit le grand cinéaste qui, depuis l’intérieur du système, a prouvé depuis deux décennies combien il était capable de propositions passionnantes (Le Prestige en 2006, Inception en 2010 ou encore la trilogie The Dark Knight).

Et c’est en effet ce qu’il accomplit ici à nouveau. Mais,
paradoxalement, au vu de l’énormité de la machine spectaculaire mobilisée, plutôt sur un mode en mineur.
Presque en contrebande. Du grand récit homérique, archi connu mais pas de tout
le monde (et une production comme celle-ci doit viser tous ceux et toutes
celles qui ne connaissent au mieux, comme Pénélope, que madame Cruz), Christopher Nolan
fait une recomposition assez proche pour ne pas choquer frontalement qui porte
un peu d’affection à l’histoire d’Ulysse contée par l’aède aveugle, sans s’y tenir plus que ça.

Disparue Nausicaa, tandis qu’apparaissent les Atrides (c’est
vrai que c’est une bonne histoire aussi), etc. On n’en finirait pas de
pointer les variantes. Mais on a bien, comme dans l’original, les méchants
prétendants, le voyage de Télémaque avec Mentor, le cyclope, les sirènes… Donc
ça va.

Pénélope (Anne Hathaway) et Télémaque (Tom Holland), la mère et le fils, but officiel du voyage retour à la maison. | Universal Pictures International France
Pénélope (Anne Hathaway) et Télémaque (Tom Holland), la mère et le fils, but officiel du voyage retour à la maison. | Universal Pictures International France

Mais ça va où? Ça va vers une brillantissime –justement parce que pas
trop visible– déconstruction du grand récit, en une succession de fragments pas
du tout chronologiques. Le père Homère, lui non plus, n’était guère adepte de
la narration linéaire, donc nul sacrilège ici.

Mais la réorganisation des
épisodes, l’attention variable accordée à tel ou tel aspect, sont bien cette
fois celles de ce grand trafiquant de récit qu’est aussi l’auteur du encore simpliste
Memento (2000) et de l’autrement perturbateur Tenet (2020).

La fin d’un monde, la fin du monde

Dans le monde du grand spectacle de masse, on a le droit de dérouter le spectateur, à condition qu’il ne s’ennuie
pas. Donc, de combats XXL en grands tableaux sensuels dans le désert au bord de
la mer (utilisation
abusive et condamnable du Sahara occidental approprié par le Maroc) avec
une dealeuse de charme (Charlize Theron en Calypso), de reconstitution graphique
impressionnante où le cheval de Troie ressemble à la statue de la Liberté à la
fin de La Planète des singes (dont le message était très proche de celui de Christopher Nolan) en effets spéciaux sophistiqués, il se
passe toujours quelque chose d’impressionnant sur le très grand écran.

Pourtant on est loin du parcours héroïque de la fiction
hollywoodienne classique, comme de la trajectoire du héros grec de retour vers
Ithaque chantée par les anciens. Christopher Nolan, également auteur du scénario,
fractionne le récit, ajoute des épisodes, en enlève. Il raconte, grosso
modo, l’histoire d’Ulysse, mais il raconte surtout autre chose: a minima, la
fin d’un monde (celui des antiques Achéens), mais plus assurément, la fin du
monde (le nôtre).

Activée de manière malfaisante, la polémique sur la présence d’acteurs et d’actrices noir·es n’a pas lieu d’être.

Deux grandes séquences, assez tardives dans le déroulement des
presque trois heures du film, explicitent cette dynamique funèbre
plus ou moins secrètement à l’œuvre dans tout le film. Et, mieux, le
contaminent entièrement et pour une part rétroactivement. Elles empoisonnent l’imagerie
héroïque qui dominait depuis le début, même si Matt Damon prend grand soin de toujours
laisser percevoir qu’il ne joue pas un type parfait, surpuissant et contrôlant
tout de son esprit supérieur et de ses muscles stéroïdés numériquement.

C’est que, mine de rien, Christopher Nolan souligne combien l’un des
grands récits fondateurs de la civilisation occidentale est aussi le récit d’un
génocide, celui des habitants de Troie, présenté du point de vue des
vainqueurs, c’est-à-dire des assassins. Avec comme artisan principal de leur
victoire ce même Ulysse. Et avec pour vrai motif de la guerre de dix ans sur
les rives du Moyen-Orient la domination économique et le profit, tiens donc.

Le sac de Troie, catastrophe humanitaire majeure, enfin présentée comme telle. | Universal Pictures International France
Le sac de Troie, catastrophe humanitaire majeure, enfin présentée comme telle. | Universal Pictures International France

Activée de manière malfaisante, la polémique sur la présence d’acteurs
et d’actrices noir·es, dont Lupita Nyong’o dans les rôles d’Hélène et de
Clytemnestre, n’a pas lieu d’être: L’Odyssée de Christopher Nolan ne
reconstitue pas du tout la Grèce antique, ne prétend pas plus à l’authenticité historique que Pier Paolo Pasolini quand il tournait Médée (1969), film avec lequel le blockbuster entretient de singulières proximités.

Il raconte une histoire par et pour l’humanité d’aujourd’hui, à partir d’une
légende qui a été diffusée bien au-delà du territoire auquel le destina peut-être
un jour –il y a très longtemps– un poète aveugle.

Une vaste fresque funèbre

Et si le film s’est ouvert avec un carton indiquant qu’il se passe «en des temps d’apparences magiques» (n’est-ce pas le cas de toutes les époques, y compris la nôtre?), la mention régulière des dieux, voire l’apparition à deux ou trois reprises d’Athéna sous les traits de Zendaya, témoin navrée plus qu’actrice du sort de son favori, confirme que tout ça est bien une affaire d’humains et d’eux seuls.

Outre la séquence du sac de Troie, crime contre l’humanité présenté comme tel,
le film pivote autour du dévoiement partiel d’une scène du texte original,
celui de la rencontre avec les
morts. Présente chez Homère, elle était alors l’occasion d’un vaste name dropping
qui donnait la parole à de multiples grandes figures de l’histoire et de la légende grecque. Christopher Nolan, lui, privilégie la
masse des morts anonymes, victimes des exploits de ces mêmes héros –notamment ceux de l’Iliade.

Sans être d’ailleurs ignoré par le grand récit grec, le
massacre interminable des obscurs, de la piétaille, y restait très secondaire. Il
est ici convoqué comme ce qui pourrit de l’intérieur les grands gestes
historiques.

Ulysse poursuivi par les ombres innombrables de tous ceux qui sont morts pour que vive sa légende. | Capture d'écran Universal Pictures France via YouTube
Ulysse poursuivi par les ombres innombrables de tous ceux qui sont morts pour que vive sa légende. | Capture d’écran Universal Pictures France via YouTube

La manière qu’a Christopher Nolan de donner aussi une traduction
cinématographique à ce déplacement se repère surtout dans les nombreuses scènes
de batailles. Ou plutôt de bagarres, même ultra violentes avec des centaines de protagonistes plus ou moins numériques.

Elles sont toutes
caractérisées par une grande confusion, tout le monde tape sur tout le monde,
égorge ou transperce tout le monde. On n’y voit pas grand-chose, même si le rythme
et la bande-son se chargent de maintenir la tension. Cette brutalité confuse
peut d’autant mieux être convoquée qu’outre son relatif réalisme, on sait bien qui va gagner. Non sans souligner au passage que c’est au prix de la mort méthodique de tous ses compagnons, sacrifiés par la mécanique narrative, qui fait ici figure de véritable accusée.

Ulysse, vainqueur in fine (est-ce spoiler?), pourra bien annoncer
qu’une autre ère de bonheur et de justice viendra un jour, L’Odyssée
selon Christopher Nolan est bien une vaste fresque funèbre. Une fresque qui ne cesse de rappeler que nous n’avons construit nos grandes figures que sur le sang, la souffrance et la mort de tous les autres.

Le réalisateur d’Oppenheimer (2023) s’y montre plus proche de Cassandre que de l’épopée optimiste qu’ont le plus souvent
été les péplums, ce
genre hollywoodien qui n’a pas disparu mais qui a migré surtout dans l’heroic fantasy
et les films de superhéros, un genre dont Christopher Nolan n’aura, sans effet d’affichage
particulier, respecté aucun des codes.

L’Odyssée

De Christopher Nolan

Avec Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland, Robert Pattinson, Lupita Nyong’o, Zendaya, Charlize Theron, John Leguizamo, Jon Bernthal, Himesh Patel, Samantha Morton, Benny Safdie, Mia Goth, Elliot Page

Durée: 2h53

Sortie le 15 juillet 2026


Source:

www.slate.fr

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