Elle qui se présentait volontiers comme une « terroriste de l’art », n’aura jamais eu peur de la subversion pour affirmer son féminisme, que ce soit avec ses séances de tirs, ses Nanas, son film Daddy dans lequel elle revient sur son inceste, ses sculptures d’accouchements et de femmes mariées mélancoliques, ou encore à travers son œuvre Hon/Elle dans laquelle elle invite le public à explorer le corps d’une femme géante en rentrant par son vagin. Femme artiste à une époque encore largement dominée par les hommes, Niki de Saint Phalle passa donc une partie de sa vie à sculpter, redessiner, agrandir, découper, déformer, aménager et même habiter le corps des femmes, cherchant sans cesse à transformer leur vécu et les inégalités subies en quelque chose de grandiose et de jubilatoire.
Un Napoléon en jupon
Le féminisme de Niki de Saint Phalle ne s’est pas exprimé au sein de mouvements politiques. Elle a notamment refusé de rejoindre le Mouvement de libération des femmes (MLF), malgré les sollicitations de ses amies Agnès Varda et Delphine Seyrig. Au contraire, c’est dans ses œuvres que se manifeste son engagement, à une période où, à l’exception de Louise Bourgeois et Camille Claudel, peu de femmes parviennent à émerger dans le champ de la sculpture.
Elle n’hésite pas non plus à prendre la parole lors de ses interventions à la radio et à la télévision. Camille Morineau, qui a été commissaire de l’exposition Niki de Saint Phalle au Grand Palais en 2014, explique qu’elle « proclame le féminisme un peu avant tout le monde et, d’une certaine manière, crée une mythologie féministe ». Une mythologie qui est d’emblée révolutionnaire. Ses redoutables tirs à la carabine, qu’elle met en scène, ont une portée éminemment subversive à l’époque. Mais sa pensée féministe s’aiguise davantage avec la série des stéréotypes féminins, puis avec les Nanas.
Super Nanas
Les Nanas sont sans doute les œuvres les plus célèbres de Niki de Saint Phalle, au risque parfois d’occulter le reste de sa production. Camille Morineau relève plusieurs sources au nom de « Nana » : une nanny de Niki de Saint Phalle, une héroïne de Zola et, plus largement, le « pendant des mecs ». De taille assez monumentale, elles sont des figures féminines combattantes et protectrices, qui renvoient à une diversité des corps féminins.
« Certaines d’entre elles sont enceintes, d’autres bien dans leur corps, en maillot de bain, beaucoup d’entre elles ont la peau foncée. Niki de Saint Phalle a pour projet de mettre ces Nanas dans un espace public qui est, dans les années 50-60, complètement masculin. Cette idée de mettre le corps féminin coloré dans l’espace public est complètement nouvelle et extraordinaire. » Niki de Saint Phalle décline les Nanas dans un dialogue avec les représentations pluriséculaires d’un corps féminin au large ventre, déesse de la fécondité.

La folie des grandeurs
Niki de Saint Phalle exprime sa folie des grandeurs dans l’installation Hon/Elle, une sculpture éphémère qu’elle réalise avec Jean Tinguely au Moderna Museet de Stockholm en 1966, sur une invitation du directeur du musée, le critique et historien de l’art Pontus Hultén, qui la tenait en très haute estime. Cette sculpture dantesque et colorée, longue de près de 20 mètres, en forme de corps féminin couché, invite les visiteurs à y entrer par le vagin.
À l’intérieur, ils y trouvent une série d’éléments comme un toboggan, une salle de cinéma, un distributeur de bouteilles de Coca. Niki de Saint Phalle parle de cette œuvre comme de « la plus grande putain du monde », comme d’une « cathédrale ». Cette œuvre symbolise son idée de faire du corps des femmes un abri, une maison. « C’est une femme qui est très ambitieuse, qui veut vraiment transformer l’art, mais aussi potentiellement l’architecture, notre manière de vivre l’espace », relève Camille Morineau.

Bibliographie sélective :
Catalogue de l’exposition Niki de Saint Phalle, présentée au Grand Palais, Paris (17 septembre 2014 – 2 février 2015), Editions RMN, 2014TracesOuverture dans un nouvel onglet et Harry et moiOuverture dans un nouvel onglet, Niki de Saint Phalle, Gallimard, 1999Mon secretOuverture dans un nouvel onglet, Niki de Saint Phalle, Editions des femmes-Antoinette Fouque, 1994Niki de Saint Phalle, un héros au fémininOuverture dans un nouvel onglet, Catherine Francblin, Editions Courtes et Longues, 2025
Archives :
Extrait de Niki de Saint Phalle : artiste solaire et engagée, A Voix Nue, France Culture, 2002Interview de la restauratrice Astrid Lorenzen au Centre Pompidou à propos de l’oeuvre Crucifixion, par Marceau Vassy, 2026
Générique : « Buka », Live from Studio S2, Hania Rani, 2022 – « No Goodbye », Hania Rani et Fejká, 2020
Source:
www.radiofrance.fr


