À Potosí (sud-ouest de la Bolivie).Un grondement emplit l’étroite galerie minière. Un wagon vide cabossé par les années émerge de la pénombre. Le dos courbé, Christian pousse vaillamment sa charge de 200 kilos, musique sur haut-parleur. Sous la lumière froide de sa lampe frontale, son visage s’illumine lorsqu’on lui tend un sachet de feuilles de coca, qu’il s’empresse de mâcher pour libérer ses vertus stimulantes. Puis il reprend sa route. «Il a seulement 15 ans», commente Ariel, un ancien mineur reconverti en guide touristique.
À Potosí, ancienne ville coloniale de près de 200.000 habitants nichée à plus de 4.000 mètres d’altitude au cœur des Andes boliviennes, la montagne du Cerro Rico avale chaque jour des milliers de mineurs: environ 30.000 personnes selon la Comibol, l’entreprise minière d’État chargée du gisement. Surexploitée pour ses minerais depuis près de cinq siècles, principalement de l’argent, de l’étain, du zinc et du plomb, la «montagne riche» n’épargne pas les enfants.
«On estime qu’ils représentent environ 8% des mineurs, avance Ariel. En période de vacances scolaires, leur proportion peut doubler. Mais rien n’est sûr, ils sont dans l’illégalité, donc beaucoup mentent sur leur âge pour ne pas être inquiétés.» En 2018, la Bolivie a pourtant réaffirmé dans la loi du pays l’interdiction des travaux miniers pour les jeunes de moins de 18 ans.
Casque vissé sur la tête, uniforme antipoussière sur le dos, le Bolivien bientôt trentenaire avance avec aisance dans les entrailles labyrinthiques de la mine Candelaria. Pour y avoir trimé de ses 18 à 22 ans, Ariel connaît le Cerro Rico et ses dangers comme sa poche. «Il y a beaucoup d’accidents», dit-il d’un air grave à côté d’une effigie d’El Tío, maître des profondeurs selon les croyances minières locales. Au pied de la créature cornue s’amoncellent des bouteilles d’alcool, cigarettes et feuilles de coca, autant d’offrandes destinées à protéger les ouvriers.

Effondrements, chutes de rochers, intoxications aux gaz: les menaces sont légion dans les mines de Potosí. «Les mineurs sont censés acheter et installer des troncs d’eucalyptus pour soutenir les parois instables des galeries, mais ce n’est pas rémunéré, donc ils le font peu», poursuit notre guide et interlocuteur.
En 2025, 123 travailleurs, dont six jeunes mineurs âgés de 15 à 17 ans, sont décédés à l’intérieur des mines du département de Potosí. Ariel comptait un ami parmi eux. Inquiet pour son bien-être, ce dernier lui avait fait promettre de ne pas redevenir mineur. «J’ai tenu parole, même si être guide touristique reste moins bien payé, grimace le jeune Bolivien. À Potosí, c’est la santé ou l’argent.»
«Le travail infantile est un sujet très sensible ici»
Poussé par la nécessité, Alex, 20 ans, a dû lui aussi emprunter la voie sombre des galeries. Depuis qu’il a 16 ans, il consacre ses vacances au filon de la mine pour aider financièrement sa famille et se procurer le matériel indispensable à ses études de mécanique. «C’est un travail très physique, décrit-il. J’ai eu la chance de ne jamais être blessé. Mais j’ai vu un compagnon se faire violemment percuter par un wagon. Et mon père se remet difficilement d’un accident survenu dans une autre mine.»
Alex espère ouvrir son garage d’ici deux ans pour en finir définitivement avec la mine. «C’est un monde trop dur pour les enfants. Mais des alternatives existent pour les aider», souligne le jeune homme. Au collège, il a appris à jouer de la flûte dans un orchestre. Un projet lancé par l’association Amigos de Potosí, qui, depuis sa fondation en 2002, tente de garder les adolescents mineurs sur le chemin de l’école. Apprentissage de musique autochtone, potagers pédagogiques, ateliers d’informatique… Autant de projets destinés à montrer aux jeunes de 10 à 18 ans qu’un autre avenir est possible, loin de la mine.
«Au début, les jeunes y vont une semaine pour s’acheter quelques affaires, puis deux semaines, puis un mois. C’est comme si la mine les engloutissait.»
«Lors de nos premières interventions dans les écoles de Potosí, nous nous sommes rendu compte que certains élèves piquaient du nez, raconte Enrique Paz, coordinateur de l’association depuis douze ans. Beaucoup étaient en état de sous-nutrition, notamment ceux qui travaillaient dans les mines.» Ancien professeur de philosophie à La Paz (la capitale bolivienne) et issu d’une famille de mineurs, le quinquagénaire est revenu dans sa ville natale dans l’espoir de «faire une différence». «Le travail infantile est un sujet très sensible ici, les locaux n’aiment pas en parler», expose-t-il calmement.
La pauvreté entretient ce fléau. Une journée dans la mine rapporte environ 200 bolivianos (environ 18 euros), soit près du double du salaire journalier moyen en Bolivie. «Au début, les jeunes y vont une semaine pour s’acheter quelques affaires, puis deux semaines, puis un mois. C’est comme si la mine les engloutissait», soupire Enrique Paz. Les études passent au second plan, les responsabilités arrivent plus vite, les corps s’usent prématurément. «Ils se marient tôt, deviennent parents tôt, travaillent jusqu’à en mourir. Puis leurs enfants prennent la relève. C’est un cycle meurtrier», résume tristement le coordinateur associatif.
Malgré les ateliers organisés par l’association, Enrique Paz mesure les limites de son action. «Nous pouvons changer la vie de certains jeunes. Nous les voyons devenir de plus en plus communicatifs et extravertis. Mais sans une véritable volonté politique, le poids de la mine restera toujours plus fort que le nôtre.»

«Avec la mine, nous gagnons un peu plus d’argent, même si c’est très dangereux»
Sur les hauteurs du Puytucani, cette fatalité semble inscrite dans chaque foyer. Dans ce quartier de Potosí habillé de briques rouges, de nombreuses familles quechuas originaires des campagnes alentour ont élu domicile pour tenter leur chance près du Cerro Rico. «Au village, on avait à peine de quoi manger. Au moins avec la mine, nous gagnons un peu plus d’argent, même si c’est très dangereux», explique Margarita en triturant les boutons de sa veste en laine.
Aux côtés de sa tante, un adolescent aux grands yeux sombres ne souffle mot. Il a l’air sérieux mais mélancolique de ceux qui ont dû grandir trop vite. Sagement posées sur son jogging, ses mains frêles portent les stigmates de dizaines d’ampoules.
«Après une journée de travail, battu par des rafales de vent glaciales, je rentrais épuisé. De retour en cours, mes notes ont rapidement chuté.»
Juan Carlos, 16 ans, a des difficultés d’attention en cours. Le vacarme des compresseurs d’air de la mine lui vrille encore les tympans. L’odeur âcre des minéraux et de la poussière lui pique encore les narines. Son corps est rompu de fatigue, perclus de douleurs au dos et aux épaules. L’adolescent a passé ses deux dernières vacances d’été à casser des blocs de roche à grands coups de marteau puis à en trier les minerais. Pendant huit à neuf heures par jour, six jours par semaine. «Après une journée de travail, battu par des rafales de vent glaciales, je rentrais épuisé. De retour en cours, mes notes ont rapidement chuté», raconte cet orphelin.

Autour de Juan Carlos, les accidents impliquant des jeunes se multiplient. Il sait que dans chaque tonne de pierre qu’il trie, une dynamite non déclenchée peut s’activer à chaque instant et le mutiler, voire lui ôter la vie. Et puis c’est le drame de trop. Un jour, un enfant ne ressort pas des galeries. Les contrôles de police, d’ordinaire sporadiques, s’intensifient.
Juan Carlos craint d’être arrêté et envoyé devant les services de protection de l’enfance. Il ne remet plus les pieds à la mine. «Ce n’est pas normal d’y travailler quand on est un enfant, conteste-t-il. Après le collège, j’aimerais bien faire des études pour devenir policier. Alors je pourrais revenir à Potosí pour sauver tous les jeunes pris au piège du Cerro Rico.»
Source:
www.slate.fr


