Marine Le Pen saura cet après-midi si elle peut se présenter à l’élection présidentielle ou si elle devra laisser la place à Jordan Bardella. Une décision de justice évidemment politique. Mais aussi économique. Car elle est suivie de près par les chefs d’entreprise.
Entre Marine Le Pen et Jordan Bardella, les chefs d’entreprise ont-ils une préférence?
À première vue, on pourrait penser qu’ils regardent plutôt du côté de Jordan Bardella. Le jeune président du RN paraît plus libéral, plus attentif aux entreprises, plus désireux de rassurer les milieux économiques.
Sauf que les patrons ne sont pas dupes de la stratégie à deux visages du Rassemblement national. D’un côté, Jordan Bardella parle davantage aux électorats du sud, aux classes moyennes, aux indépendants, aux entrepreneurs. De l’autre, Marine Le Pen continue de s’adresser au socle plus populaire, plus social, plus étatiste, notamment dans le nord et l’est du pays.
Cette ambiguïté est au cœur du malaise patronal.
L’ »effet Meloni », qui avait un temps contribué à banaliser l’hypothèse RN, semble lui aussi s’être dissipé. D’abord parce que l’étoile de la présidente du Conseil italien brille un peu moins dans le ciel européen. Ensuite, parce que les chefs d’entreprise ont désormais rencontré directement les deux dirigeants du RN.
Jordan Bardella a été reçu par le Medef. Marine Le Pen a dîné avec une quinzaine de grands patrons membres du Cercle Entreprises et Cité. Ce dîner, début avril, avait fait beaucoup de bruit. Et, dans les deux cas, les participants ont perçu les limites de l’exercice.
Ceux qui ont vu Marine Le Pen en sont ressortis, pour certains, déconcertés.
« Elle peut tenir 40 minutes sans outrance, puis elle se lâche », raconte une source patronale. Le reproche revient souvent: un discours encore très anti-européen, très anti-système, peu tourné vers les réalités économiques.
Marine Le Pen ne chercherait pas à convaincre les entreprises. Elle ferait d’abord de la politique.
Jordan Bardella, lui, rassure davantage dans la forme. Il parle plus volontiers de baisse des impôts, de compétitivité, d’offre productive. Mais là encore, la confiance reste limitée. Plusieurs interlocuteurs disent voir un responsable politique encore fragile dès qu’il sort de ses fiches, peu à l’aise dans les détails techniques, incapable de répondre précisément aux questions économiques les plus concrètes.
Autrement dit, les patrons ne raisonnent pas en disant: Marine Le Pen inquiète, Jordan Bardella rassure. Leur lecture est plus prudente. Marine Le Pen ne disparaîtra pas avec la décision de justice. Elle l’a dit elle-même: si Jordan Bardella devait être candidat, elle ferait campagne à ses côtés. Le RN restera donc un attelage à deux têtes.
Trois mondes patronaux
Il faut toutefois distinguer les milieux économiques. Il n’y a pas un patronat, mais plusieurs.
Du côté des grands groupes, notamment ceux qui sont tournés vers l’international, le jugement sera observé avec attention. La question est celle de l’image de la France, de sa stabilité institutionnelle, de sa capacité à peser en Europe, de la solidité du moteur franco-allemand.
Du côté du Medef, le sujet paraît moins central. Aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, par exemple, il n’a pas vraiment dominé les conversations. Les préoccupations immédiates restent la fiscalité, le coût du travail, l’énergie, les normes, la dette publique.
Enfin, chez les petits patrons, les artisans, les indépendants, la tentation RN existe bel et bien. Elle a une dimension ancienne, presque poujadiste: défiance envers l’administration, rejet des élites, colère fiscale, sentiment d’abandon. Ce n’est pas nouveau. Mais le RN sait aujourd’hui mieux capter cette humeur.
Reste que la décision attendue cet après-midi sera un moment politique et économique important.
Il faudra regarder les réactions des partis, bien sûr. Mais aussi celles des marchés. Le taux français, l’écart avec l’Allemagne, le fameux spread, dira peut-être quelque chose de la perception du risque politique français.
Ce ne sera pas encore 2027. Mais cela pourrait en donner un avant-goût.
Source:
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