Le diffuseur-distributeur Makassar, fondé en 1995 par André Strobel et dirigé depuis une vingtaine d’années par Vincent Dodivers, traverse une crise économique conséquente, si bien que la poursuite de l’activité serait dans la balance. Au titre de l’année 2024, les comptes sociaux de la société affichaient une perte de 737.000 €, après un précédent exercice à – 752.000 €.
Le bilan 2024 de la société évoquait « des difficultés depuis 3 exercices pour recouvrer la créance qu’elle détient sur l’un de ses principaux clients. La somme due par ce débiteur à la date d’arrêté des comptes 2024 s’élève à 1.335.224,93 € ». Le bilan de l’année précédente, en effet, mentionnait déjà un « client devenu douteux », contre lequel des « recours amiables et judiciaires ont été intentés ».
Nous avons tenté de joindre Makassar et sommes en attente d’une réponse.
Révélées par un message du diffuseur-distributeur envoyé à certains éditeurs il y a quelques semaines, les difficultés de Makassar ont fait se lever un véritable vent de panique chez ses clients. Sur les réseaux sociaux, plusieurs d’entre eux évoquent « une situation critique » et des ventes qui ne seraient plus payées « parfois depuis plus de six mois ».
Les éditions Goater, basées à Rennes, font par exemple état d’une « grosse somme [qui] reste impayée, la moitié de notre chiffre d’affaires annuel ».
« La maison brûle, il faut sauver les meubles »
Les problématiques économiques de Makassar surviennent déjà dans un contexte globalement tendu pour l’édition indépendante, qui fait face à la baisse générale des ventes de livres, mais aussi aux difficultés de certaines librairies indépendantes, plus susceptibles de vendre leurs ouvrages que des grandes surfaces spécialisées.
La situation « illustre, une fois de plus, la vulnérabilité structurelle à laquelle sont exposées les maisons d’édition indépendantes face à la concentration croissante des acteurs de la chaîne du livre — impression, édition, diffusion, distribution », analyse la Fédération des Éditions Indépendantes dans un communiqué. « Quand un maillon de cette chaîne vacille, ce sont des dizaines de structures aux économies modestes, et avec elles des auteur·ices, traducteur·ices, graphistes, correcteur·ices et imprimeur·euses, qui se retrouvent en première ligne. »
Daniel Pellegrino, président du Syndicat de l’Édition Alternative, nous indique que les difficultés de Makassar, sur lesquelles des rumeurs couraient depuis le début de l’année, se sont faites plus évidentes il y a quelques semaines : « Comme souvent, quand les entreprises sont en difficulté, le silence règne », résume-t-il.
Parallèlement, des éditeurs partenaires de Makassar ont souhaité poursuivre leur collaboration avec cet acteur historique, qui accompagne l’édition indépendante depuis des décennies. « Si l’on est un éditeur indépendant, que l’on essaye de faire de la littérature, de la BD, des sciences humaines d’une manière différente, Makassar fait partie d’une offre très restreinte », rappelle le cofondateur et codirigeant des éditions Atrabile.
« La possible disparition de Makassar serait une catastrophe pour la bibliodiversité des petits éditeurs », insiste-t-il. Aujourd’hui, l’urgence domine donc, avec « des ardoises qui portent sur plusieurs de dizaines de milliers d’euros, voire sur plus de 100.000 € pour certaines maisons ». Pour les concernées, « il faut donc songer à la manière de survivre à une dette qui ne sera sans doute pas récupérée : la maison brûle, et il faut sauver les meubles ».
Dans cette perspective, le SEA rédige un courrier, qui sera envoyé au ministère de la Culture, au Centre national du Livre ou encore à la Société Française des Intérêts des Auteurs de l’écrit (Sofia), pour alerter sur la situation et inciter au soutien du diffuseur-distributeur ou de la filière par une aide exceptionnelle. « Il s’agit là d’un événement bien plus grave qu’un accident commercial : c’est une vraie crise pour l’édition indépendante », insiste Daniel Pellegrino.
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Si les deux organisations ne travaillent pas de concert pour l’instant, la FEDEI établit un constat peu ou prou similaire, et « souhaite que cette situation serve d’alerte sur la nécessité de mécanismes de soutien structurel à la diversité de la distribution et de la diffusion du livre indépendant, condition indispensable au maintien du pluralisme éditorial ».
Photographie : Oeuvre de Frans Masereel présentée au Musée de l’Image de la ville d’Épinal (illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com
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