
Ces dernières semaines, l’Ukraine a massivement utilisé des drones Hornet dans le sud-est du pays avec pour objectif de mettre à mal la logistique russe et d’isoler la Crimée, annexée illégalement en 2014.
C’est une nouvelle campagne de frappes, débutée il y a quelques semaines, qui remet la guerre en Ukraine au centre de l’attention. Depuis ce printemps, Kiev multiplie les frappes dans le sud-est du pays contre des véhicules et diverses positions russes à l’arrière du front. Objectif: mettre à mal l’organisation ennemie et isoler la Crimée, noeud logistique de l’armée du Kremlin. Camions, véhicules utilitaires, ponts, autoroutes, voies de chemin de fer, dépôts de carburant, système de défense aérienne, tout y passe avec dans la tête des Ukrainiens un but: isoler la Crimée, annexée illégalement en 2014 et transformer la péninsule en une île.
« Il n’y a pratiquement plus de route sûre pour l’occupant dans le sud et l’est de notre pays. Il n’y aura pas de répit pour l’occupant sur notre sol, les pénuries, notamment de carburant en Crimée et dans les autres régions occupées, en témoignent », observait déjà Volodymyr Zelensky le 1er juin dernier.
Un drone dopé à l’intelligence artificielle
Sur les réseaux sociaux, les vidéos se multiplient, les revendications de frappes par l’Ukraine aussi et les chiffres parlent d’eux-mêmes. « Depuis début mai, l’Ukraine a ciblé près de 800 camions et véhicules russes sur des routes logistiques clés », recense Clément Molin, analyste de vidéos en sources ouvertes. « Les frappes ukrainiennes sur la logistique russe ont efficacement gelé le front sud, marquant les premiers résultats de cette stratégie », poursuit-il, vidéos géolocalisées à l’appui.
Pour mener ces opérations, Kiev utilise notamment le drone Hornet. En service depuis plusieurs mois, son utilisation s’est accrue dans le cadre de cette campagne de frappes à moyenne portée. Peu cher (environ 5.000 euros l’unité), il s’agit d’un engin à voilure fixe en polystyrène, capable d’emporter une charge utile de cinq kilogrammes. Le fabricant, Perennial Autonomy, reste très discret sur ses caractéristiques. Une source au sein de cette entreprise n’a été en mesure que de donner à BFM Business un ordre d’idée de sa portée: entre 80 et 130 kilomètres, selon sa configuration.
Le drone embarque une caméra permettant au pilote de se repérer. Lorsqu’une cible est visée, celle-ci est confirmée par l’intelligence artificielle, entraînée sur des milliers d’heures de vidéos montrant des équipements russes. Le pilote laisse alors soin à l’IA de gérer la trajectoire finale du drone jusqu’à ce qu’il s’écrase sur sa cible à plus de 100km/h.
Certaines brigades ukrainiennes, comme celle d’Azov, racontent utiliser une connexion Starlink pour augmenter la portée du drone Hornet. Cela leur a permis en mai de frapper des cibles à Marioupol, ville hautement symbolique pour les Ukrainiens, où Azov a combattu au début de la guerre à haute intensité. Déjà en mai, un blogueur prorusse, nommé « 1 infantry », constatait que « toutes » les principales routes de la partie occupée de la région de Donetsk subissaient de « puissantes frappes » quotidiennes de drones ukrainiens Hornet.
« La plus grande révolution militaire de l’histoire »
Cet engin est le fruit d’une collaboration américano-ukrainienne, poussée par Perennial Autonomy, une entreprise américaine dirigée par Eric Schmidt, ancien président-directeur général de Google. Il en a été l’un de ses premiers dirigeants au début des années 2000. Après cette expérience, il a conseillé à plusieurs reprises le Pentagone sur ce que pouvait apporter l’intelligence artificielle dans les armements américains, en étant membre de la Commission nationale de sécurité des États-Unis sur l’IA.
L’entrepreneur américain a multiplié les voyages en Ukraine depuis le début de l’invasion à grande échelle de février 2022, où il a assisté à « la plus grande révolution militaire de l’histoire » en constatant la place prise par les drones et les nouvelles technologies.
« Voir les Russes utiliser des chars pour détruire des immeubles résidentiels abritant des grands-mères et des enfants m’a rendu fou », se souvient l’ex-PDG de Google lors d’une conférence à l’université de Stanford en 2024.
Il lance alors le « Projet Aigle » pour développer des drones dopés à l’intelligence artificielle avec une idée: « utiliser l’IA de manière complexe et puissante pour cette guerre essentiellement robotisée, et réduire le coût des robots ».
« L’armée repose sur les chars, l’artillerie et les mortiers. Or, nous pouvons éliminer tout cela et rendre l’invasion d’un pays par voie terrestre pratiquement impossible », selon lui. En juillet 2025, il pose au côté de Volodymyr Zelensky après avoir signé un contrat avec les autorités ukrainiennes pour la production de milliers de drones et de drones intercepteurs de drones.
Bientôt, « on enverra les robots en premier »
Alors, de Google aux drones kamikazes, la marche ne serait pas trop grande pour Eric Schmidt.
« Je suis désormais à la fois marchand d’armes agréé, informaticien, homme d’affaires et marchand d’armes », avouait l’Américain en 2024 suscitant les rires de son auditoire.
Mais Éric Schmidt veut aller encore plus loin. Sur la base de ses échanges et déplacements en Ukraine, l’Américain imagine des guerres futures transformées en « no man’s land », comparables à ceux de la Première Guerre mondiale, « car les capteurs et les drones permettront de frapper tout ce qui bouge ».
S’il assure dans un entretien au magazine Noema le 16 juin dernier que « les humains joueront toujours un rôle central dans les décisions de vie ou de mort », il prévient qu’un rôle trop secondaire de l’intelligence artificielle dans la décision pourrait avoir des conséquences désastreuses.
« Si les drones d’un camp nécessitent une autorisation humaine pour chaque tir, contrairement à ceux de l’adversaire, le camp le plus prudent risque la défaite et la mort de ses soldats. L’histoire montre que les démocraties ne peuvent maintenir une telle position longtemps. Nous devons anticiper ce risque et prendre conscience de cette dynamique bien avant d’y être confrontés », prévient l’ancien patron de Google. Pour ce dernier, « on enverra les robots en premier pour absorber les tirs et sécuriser le champ de bataille ».
Devant le développement galopant de ces nouvelles technologies sur le champ de bataille, Eric Schmidt croit encore à l’idée de masse et à l’importance d’une industrie capable de monter vite en cadence.
« Malgré tous les avantages que l’IA apportera à la guerre et au monde, il est impératif de combler cet écart en investissant dans nos capacités industrielles et en développant des systèmes moins coûteux et plus répandus, dont l’importance cruciale a été démontrée par le conflit en Ukraine », nuance Eric Schmidt, prenant comme exemple les drones kamikaze Shahed. Des engins encore massivement utilisés par l’Iran contre les pays du Golfe au printemps et qui le sont toujours par la Russie, sous la désignation du Geran.
Pénurie de carburants en Crimée
Alors, les drones Hornet d’Eric Schmitt permettront-ils de faire plier le régime du Kremlin? Il est évidemment trop tôt pour le prédire, mais de premiers effets se font déjà ressentir. Kiev se félicite du « renforcement du blocus logistique de l’armée russe ». « Au cours des six derniers mois, le nombre de frappes en profondeur opérationnelle du front a presque décuplé. Cela a permis le lancement d’une campagne d’isolement de la Crimée et a renforcé l’avantage de l’Ukraine sur le champ de bataille », explique Mykhailo Fedorov, ministre ukrainien de la Défense, sur ses réseaux sociaux.
« Grâce à l’augmentation des contrats pour ces drones, l’armée ukrainienne détruit systématiquement la logistique russe, les dépôts d’approvisionnement, les postes de commandement, les équipements et d’autres cibles », analyse Mykhailo Fedorov, ce mardi 30 juin.
Ce ne sont pas uniquement les capacités militaires du Kremlin qui sont mises à mal dans le sud-est de l’Ukraine et en Crimée occupée. La vie quotidienne des habitants de la péninsule est aussi bousculée par ces frappes. La péninsule a été placée « en situation d’urgence » et la distribution de carburant est restreinte quand elle n’est pas tout bonnement suspendue.
Contacté par BFM Business, Perennial Autonomy affirme que « l’entreprise opère actuellement en mode confidentiel », raison pour laquelle « aucune déclaration officielle ne sera faite pour le moment ».
Source:
www.bfmtv.com


