Une véritable psychose. Depuis quelques années en France, les forces de l’ordre constatent une vague de séquestrations visant des détenteurs de cryptoactifs ou d’entrepreneurs établis dans le secteur. Parmi les cas les plus emblématiques figure l’enlèvement de David Balland, cofondateur de l’entreprise française Ledger (spécialisée dans les portefeuilles physiques de cryptomonnaies), et de sa compagne Amandine, du 21 au 23 janvier 2025, à leur domicile dans le Cher. L’affaire a marqué un tournant dans la prise de conscience du phénomène par l’État français.
«Enlèvement de David Balland et sa femme près de Vierzon: une traque hors norme», TF1 Info, 24 janvier 2025.
À la mi-avril 2026, les autorités recensaient déjà plus d’une quarantaine de cas de séquestrations et/ou enlèvements liés aux cryptomonnaies (ou «cryptorapts») depuis le début de l’année, selon Philippe Chadrys, directeur national adjoint de la police judiciaire. La police et la gendarmerie nationales renforcent leurs dispositifs spécialisés en cybercriminalité, tandis que les unités d’élite comme la brigade de recherche et d’intervention (BRI) enchaînent les opérations de libération.
Une multitude d’enquêtes sont en cours d’instruction, touchant majoritairement les exécutants plutôt que les têtes des réseaux criminels. Car la coopération judiciaire internationale reste complexe et le traçage des cryptoactifs pas toujours aisé. De plus, la coopération avec les plateformes d’échange est inégale. Autant d’éléments qui font que l’État français peine aujourd’hui à apporter une réponse à la hauteur de l’ampleur du phénomène.
Des services en concurrence face à l’urgence
Vol, recel, blanchiment d’argent puis cryptorapts: le cyberbanditisme explose en France depuis 2024. Dans le rapport annuel dédié du ministère de l’Intérieur, publié en juillet 2025, plus de 348.000 atteintes numériques aux biens et personnes ont été enregistrées dans le pays l’année précédente, soit une hausse de 74% en cinq ans. Les nouvelles technologies ne sont pas l’unique cause du problème. Elles servent surtout à amplifier des pratiques déjà existantes, dans un contexte où les pouvoirs publics peinent à faire respecter la loi en ligne.
«Aujourd’hui, chaque enquêteur cyber a 300 dossiers en attente de traitement sur son bureau», chiffre Sébastien Martin, dirigeant de l’entreprise française spécialisée RAID Square. Depuis quatre ans, cette société apporte son expertise aux particuliers et aux institutions victimes de cybercriminalité, notamment dans des cas impliquant les cryptomonnaies. Sébastien Martin déplore d’importants délais dans les affaires qu’il accompagne devant les tribunaux. «Des dossiers de 2023 seront jugés en 2026», précise-t-il. La cause de cette lenteur pourrait bien résider dans une trop grande fragmentation des services du ministère de l’Intérieur.
«La multiplication des structures provoque une situation budgétaire tendue. Aujourd’hui, certaines réquisitions judiciaires ne peuvent pas être faites, faute de moyens.»
L’État a bien tenté de centraliser la lutte contre les crimes cyber. Notamment avec l’Office anti-cybercriminalité (OFAC), créé par décret en novembre 2023. Dans un rapport publié en juin 2025, la Cour des comptes faisait état de 172 personnes travaillant à temps plein pour ce service rattaché à la direction nationale de la police judiciaire. Ces dernières sont réparties entre le siège, situé à Nanterre (Hauts-de-Seine), et vingt-et-une antennes locales. Une autre unité cyber a également vu le jour au même moment en 2023. Il s’agit de l’unité nationale cyber (UNCyber), rattachée cette fois-ci à la gendarmerie nationale.
Portrait d’un enquêteur cyber de l’Office anti-cybercriminalité (OFAC), Police nationale, 21 août 2025.
«Chacune de ces structures a son chef et ses propres experts. Cette multiplication provoque une situation budgétaire tendue. Aujourd’hui, certaines réquisitions judiciaires ne peuvent pas être faites, faute de moyens», s’alarme une source proche du ministère de l’Intérieur, sous couvert d’anonymat. L’existence de ces doublons pose aussi des problèmes de fonctionnement.
Exemple lors d’un énième cryptorapt, en Isère, en février 2026. «Alors que la victime était toujours retenue en otage, l’OFAC a contacté des entreprises du secteur crypto, affirme notre source. Sous couvert de vouloir saisir la rançon des ravisseurs, le service de la police nationale cherchait en réalité à obtenir des informations sur l’enquête en cours de l’UNCyber, qui était chargé du dossier. Nous n’avons plus le temps pour les guerres de chapelle. L’urgence est de protéger les citoyens. Cela nécessite des circuits courts, une mutualisation des capacités et un traitement rapide des dossiers.»
«Les cryptorapts ne sont plus marginaux. C’est un vrai sujet de vigilance pour nous et une part non négligeable des nouvelles saisines.»
En dépit de nos sollicitations répétées, le ministère de l’Intérieur n’a pas donné suite à nos demandes sur le sujet. Malgré cette concurrence entre services de la police ou de la gendarmerie, les arrestations en flagrant délit se multiplient. Sur le terrain judiciaire, une autre bataille commence alors.
Une réponse judiciaire encore à la traîne
En avril, 88 personnes ont été mises en examen (dont plus de dix mineurs) dans le cadre de douze enquêtes liées à des cryptorapts, selon le Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco). Soixante-quinze d’entre elles ont été placées en détention provisoire. Outre ces procédures judiciaires ouvertes, la plupart en sont encore au stade de l’information ou de l’instruction, avant d’éventuels procès.
«Les cryptorapts ne sont plus marginaux. C’est un vrai sujet de vigilance pour nous et une part non négligeable des nouvelles saisines», souligne Jordan Abedi, vice-procureur au Pnaco. Le magistrat insiste sur son rôle de coordination, car les dossiers sont souvent éparpillés entre plusieurs juridictions: «Nous supervisons, mais nous ne prenons pas en charge l’ensemble des dossiers. Notre objectif est avant tout de faire des liens entre les affaires.» Au fil des enquêtes, plusieurs profils se dessinent. D’un côté, des commanditaires, clairement organisés, opérant le plus souvent depuis l’étranger. De l’autre, des petites mains, régulièrement attrapées par les autorités. Les têtes des réseaux sont, elles, plus difficiles à identifier et, le cas échéant, à extrader.
«Il ne s’agit pas de recréer un système de type “Big Brother”, mais on peut clairement mieux protéger nos concitoyens. Aujourd’hui, on n’est pas à un niveau satisfaisant.»
De plus, la rapidité des transferts de cryptoactifs complique fortement le gel des fonds. Contrairement à la saisie, qui est rendue par décision de justice, le gel peut être fait sur simple réquisition d’un procureur. En revanche, il implique une forte coordination entre la justice et certains acteurs internationaux, comme des plateformes d’échanges de cryptoactifs asiatiques telles que Binance et OKX, ainsi que des entreprises émettrices de cryptomonnaies comme Tether, basée aux États-Unis.
Les enquêteurs disposent toutefois d’un levier: pour blanchir l’argent, les criminels multiplient les transactions entre plateformes et cryptoactifs. Ce faisant, ils finissent souvent par passer par des acteurs régulés et coopératifs, offrant aux autorités de brèves fenêtres d’intervention, parfois de quelques minutes. Malgré des progrès, la coopération reste inégale et dépend largement du secteur privé. Des services comme l’OFAC ou l’UNCyber s’appuient régulièrement sur l’Association pour le développement des actifs numériques (ADAN) pour établir des contacts, notamment dans les affaires de cryptorapts.
À l’inverse, certaines plateformes, comme HTX, ou celles basées en Chine, au Cambodge ou aux Seychelles, se montrent peu coopératives. Face à ces limites, Jordan Abedi appelle à renforcer la vigilance. «Tous les détenteurs de cryptos doivent être extrêmement prudents dans leur exposition sur les réseaux sociaux, avertit le vice-procureur du Pnaco. Il faut aussi qu’ils mettent en place des contre-mesures permettant de ralentir les transferts de fonds, idéalement sur un délai de sept jours.»
Un réveil politique tardif
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, les cryptomonnaies s’invitent cependant dans le débat politique tricolore. En avril, le groupe parlementaire Ensemble pour la République (bloc central), emmené par Gabriel Attal, a réuni plus d’une centaine d’acteurs du secteur à l’Assemblée nationale pour plancher sur le sujet. Plusieurs pistes émergent. Les députés proposent notamment de mieux protéger les données sensibles détenues par l’État, afin de limiter les fuites exploitables par les criminels. Autre idée, permettre aux entreprises de renforcer la sécurité de leurs dirigeants et de leurs proches.
Interrogé sur ces mesures, le député Paul Midy (Renaissance) reconnaît leurs limites: «La protection des données n’est qu’un levier parmi d’autres.» Selon lui, les détenteurs de cryptomonnaies sont aussi ciblés en raison de représentations persistantes chez les criminels et délinquants: «Certains se disent qu’ils peuvent leur prendre de l’argent facilement, qu’ils ne le méritent pas vraiment.»
L’élu centriste plaide pour une réponse plus forte sur l’espace numérique. «Les criminels n’hésitent pas à utiliser les nouvelles technologies. Il faut aller plus loin sur la tech, l’intelligence artificielle, le partage de données», insiste Paul Midy. Avant de nuancer: «Il ne s’agit pas de recréer un système de type “Big Brother”, mais on peut clairement mieux protéger nos concitoyens. Aujourd’hui, on n’est pas à un niveau satisfaisant.» Un constat d’impuissance qui a de quoi inquiéter à mesure que les fuites de données se multiplient, nourrissant ainsi les appétits.
Source:
www.slate.fr


