En
allemand, «Kohleausstieg» signifie littéralement sortie du charbon. L’Allemagne, plus grand consommateur européen de ce combustible fossile et quatrième
mondial derrière la Chine, l’Inde et les États-Unis, s’est engagée à y
renoncer complètement d’ici 2038. Pour le lignite, une des formes de charbon les
plus polluantes contenant entre 65 à 75% de carbone, Berlin a même avancé l’échéance à 2030.
Pourtant, la flambée des prix du gaz, portée par la guerre
au Moyen-Orient, pousse la classe politique allemande à revoir ses objectifs. Outre-Rhin,
20% de l’électricité provient du charbon. Le pays entend toutefois y renoncer
au profit des énergies renouvelables, qui
couvraient déjà près de 59% du mix énergétique en 2025, ainsi que par davantage
de centrales à gaz naturel, destinées à compenser l’intermittence de l’éolien
et du solaire, en particulier durant les mois hivernaux.
Entre
ambitions climatiques et impératifs économiques, l’objectif d’une électricité décarbonée
devient de plus en plus difficile à tenir, rapporte la BBC. À l’image d’autres pays comme le Japon, qui a
assoupli sa réglementation concernant le recours aux centrales à charbon, l’Italie, qui a repoussé certaines fermetures à 2038, et l’Inde, qui a différé ses opérations de
maintenance, l’Allemagne pourrait finalement conserver plus longtemps ses capacités
de production controversées.
En mars
dernier, le chancelier Friedrich Merz a donné le ton: «Nous devons
approvisionner ce pays en électricité. Je ne suis pas prêt à mettre en péril le
cœur de notre industrie simplement parce que nous avons adopté des plans de
sortie du charbon qui sont devenus irréalistes.»
Coût et sécurité de l’énergie dans la tourmente
Derrière ce revirement potentiel se cachent deux
préoccupations majeures: la sécurité de l’approvisionnement et le coût de l’énergie.
Outre-Rhin, les réserves de lignite abondent, facilement exploitables et
relativement bon marché. Le pays dispose des plus importantes réserves d’Europe,
et des troisièmes plus vastes à l’échelle mondiale. En faisant fi des
conséquences environnementales, ces ressources offrent à l’Allemagne une forme
de souveraineté énergétique que le gaz ne permet pas.
En effet, Berlin importe près de 95% de son gaz naturel.
Avec la flambée des prix et la volatilité des marchés, le retour en grâce du
lignite apparaît comme une alternative intéressante, d’un point de vue strictement
économique. D’autant que le nucléaire ne constitue plus une solution de repli: la
dernière centrale allemande a fermé en 2023.
Les industriels, fervents défenseurs du charbon
La société énergétique allemande LEAG, deuxième exploitant
de lignite du pays, voit d’un bon œil la perspective d’un report de l’échéance.
«Nous nous réjouissons vivement que le gouvernement fédéral allemand place
la sécurité d’approvisionnement au cœur de ses réflexions en matière de politique énergétique, à moyen terme comme à long terme»,
a-t-elle déclaré dans un communiqué. L’entreprise se targue d’avoir réussi à augmenter
rapidement ses livraisons de lignite après l’arrêt des importations de gaz
russe suivant l’invasion de l’Ukraine en 2022.
Mais pour de nombreux chercheurs spécialisés dans l’environnement,
faire marche arrière sur le charbon n’a rien d’une solution. Ils plaident plutôt pour
une accélération des énergies renouvelables, au grand dam de certains
industriels allemands qui réclament davantage de stabilité.
Désaccords au sein de la classe politique
«Les énergies renouvelables ne peuvent pas encore
garantir cela à elles seules, avance Wolfgang Große Entrup, directeur
général de l’Association allemande de l’industrie chimique. Les entreprises
n’investiront des milliards que si elles ont la certitude que l’énergie restera
disponible de manière fiable et à des prix compétitifs.»
À l’exception notable du parti d’extrême droite Alternative
für Deutschland (AfD), l’ensemble de l’échiquier politique allemand reste
officiellement attaché à la sortie du charbon. Les dissensions concernent la
manière d’assouplir le processus. Les conservateurs de la CDU/CSU se montrent
favorables à une utilisation prolongée du combustible tandis que le Parti social-démocrate
SPD s’y oppose catégoriquement.
Nina Scheer, porte-parole du SPD pour les questions
énergétiques, met en garde contre un assouplissement des règles qui serait «contre-productif
pour la transition énergétique et entraînerait de nouveaux effets de
verrouillage sur les énergies fossiles». À l’inverse, Michael Kretschmer,
vice-président de la CDU, estime que «l’Allemagne, en tant que grande nation
industrielle, doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour garantir que
l’énergie reste abordable».
Le gouvernement allemand décidera ces prochains mois si l’échéance
de sortie du charbon sera maintenue ou reportée. Derrière ce choix pointe la
question de savoir jusqu’où la première économie européenne est prête à aller
pour concilier compétitivité industrielle et objectifs climatiques.
Source:
www.slate.fr


