Cinquième volet d’une saga qui aurait dû s’arrêter à temps, « Toy Story 5 » dénonce l’emprise des écrans sur l’enfance… tout en manquant cruellement de l’imagination qu’il prétend défendre. Pourquoi, Pixar ? Pourquoi ?
On n’est pas du genre à regarder les dents d’un cheval qu’on vous offre — surtout s’il s’agit d’un fidèle destrier de vingt-cinq centimètres baptisé Pile-Poil. Commençons donc par le positif en reconnaissant que « Toy Story 5 », nouveau chapitre de la franchise phare de Pixar, tient avant tout de la tournée de retrouvailles. Tout y est affaire de nostalgie, de tubes qu’on rejoue et du plaisir de revoir de vieilles têtes. Ou, en l’occurrence, d’entendre de vieilles voix — une en particulier. Bon retour, Joan Cusack : son interprétation de Jessie, la cowgirl yodeleuse apparue dans « Toy Story 2 » il y a plus d’un quart de siècle, a toujours été l’un des points forts de la saga. L’actrice avait plus ou moins déserté les écrans depuis le précédent « Toy Story » et un bref passage dans la deuxième saison de la série Homecoming. À la première du film, la semaine dernière, elle a confié à un journaliste sur le tapis rouge avoir passé les six dernières années à mener une vie normale à Chicago. Vous nous avez manqué, madame Cusack.
Le meilleur de ce énième tiroir-caisse de fin de série, c’est que Jessie (et donc Joan) passe enfin au premier plan, devenue la chef incontestée du coffre à jouets. Elle est la favorite de fait de Bonnie, la fillette de neuf ans qui adore passer ses après-midi à soumettre la bande à des simulacres de mariages et d’enquêtes criminelles. Le faux marié, c’est Buzz (Tim Allen), le Space Ranger maison, fou amoureux de sa promise au franc-parler ; il aimerait officialiser leur union, s’il ne perdait pas autant ses moyens en sa présence. Mais Jessie n’a pas de temps à perdre avec ces mièvreries. La dame au Stetson rouge a une mission.
Car Bonnie est une enfant introvertie, la timidité incarnée. Elle aimerait se lier avec les jumeaux d’en face, mais chaque fois qu’elle tente de les inviter à jouer, sa maladresse sociale reprend le dessus. De toute façon, tous les préados de sa rue — comme de son quartier, de son école et sans doute à cent kilomètres à la ronde — ne jouent plus avec des poupées, des dinosaures en plastique ou des chiens à ressort. Ils ont des iPads. Dans l’univers de « Toy Story », ce présage numérique de l’apocalypse s’appelle Lilypad et a la voix d’une Greta Lee passivement-agressivement polie. Il connecte les enfants à « l’Étang », où ils peuvent s’envoyer des messages, jouer et se comporter comme ces zombies accros au téléphone qu’on appelle communément les « adultes ».
Les parents de Bonnie, inquiets que leur fille ne se fasse jamais de « vrai » ami, lui offrent une Lilypad. Et là, les cris commencent. « L’ère des jouets est révolue ! », se lamente un personnage paniqué. Le règne du tout-écran, en permanence, bat désormais son plein. Les jouets prennent la direction du garage. Jessie finit par appeler la cavalerie, en la personne de Woody (Tom Hanks) — qui sauve désormais les jouets perdus avec la Bergère et toute l’équipe de « Toy Story 4 ». Mais après un incident lié à une Lilypad qui tourne très mal lors d’une soirée pyjama, la cowgirl décide de prendre les choses en main, ou plutôt dans ses petites mains de plastique. Et, si vous l’aviez oublié, Jessie traîne de sérieuses angoisses d’abandon dès qu’il s’agit de propriétaires qui grandissent et passent à autre chose. Rien d’étonnant à ce qu’elle et Pile-Poil se retrouvent à l’endroit exact où s’est jouée, il y a tant d’années, sa scène traumatique sur fond de Sarah McLachlan.
Trente ans après le coup de maître
À propos de passé : cela fait-il vraiment plus de trois décennies que le premier « Toy Story » est sorti et a révolutionné à jamais le film d’animation moderne ? Au milieu des années 1990, son mélange de technologie de pointe et de récit à l’ancienne, chargé d’émotion, avait des allures de bond évolutif pour le medium. Pousse-toi, Mickey, il y a un nouveau shérif — et, euh, un nouveau spationaute — en ville ! Plusieurs générations ont grandi nourries et émerveillées par les aventures de Woody et Buzz, et cette ode tendre et drôle aux jouets d’enfance est devenue la pierre angulaire de l’empire Pixar. L’entreprise de la baie de San Francisco a connu des succès, des échecs, des scandales et les crises de croissance propres aux marques dont les films finissent par constituer un genre à part entière. Mais elle a toujours eu sa licence phare, ce titre devenu franchise qui a tout déclenché et défini ce qu’était un film Pixar.
Personne n’a donc tiqué quand sont arrivés un deuxième puis un troisième opus, chacun élargissant joyeusement l’univers posé par « Toy Story » et tous deux (sans doute) supérieurs à l’original. Si Pixar s’était arrêté à « Toy Story 3 », en 2010, le studio aurait tiré sa révérence par le haut et laissé la saga intacte ; nous sommes en désaccord avec Quentin Tarantino sur bien des sujets, mais nous souscrivons entièrement à son idée selon laquelle il s’agit d’une trilogie cinématographique quasi parfaite. Quand un quatrième film est sorti en salles en 2019, on sentait les coutures commencer à craquer. Pourtant, presser la série une fois de plus restait pardonnable. Mais un cinquième volet ? Là, c’était abuser.
« Toy Story 5 » arrive bel et bien avec son avertissement, sa bonne conscience et des hectares de moulins à vent contre lesquels partir en croisade. Nous vivons dans un monde où les écrans ont non seulement dévoré le peu d’attention qu’il nous reste, mais déformé jusqu’au concept même d’enfance, nous dit-il. L’idée de jeu a été remplacée par des distractions préfabriquées déguisées en « engagement utilisateur », et les appareils qui ont nourri le brainrot en ligne et la discorde dans la vraie vie s’en prennent désormais à nos enfants. La technologie nous a un jour offert un monde où des jouets animés (et des insectes, des voitures, et même la joie d’une préado) bougeaient avec une fluidité et un art à couper le souffle. Aujourd’hui, la technologie est le méchant de l’histoire — difficile de la contredire en 2026 — et plus les enfants, c’est-à-dire notre avenir, s’éloignent des jouets analogiques, moins ils ont de chances de devenir des êtres humains équilibrés. Aucune objection.
Un brûlot en quête d’histoire
On suppose que Pixar a conscience de l’ironie : leur film qui dénonce de telles dérives antisociales est destiné à être visionné sans fin sur des écrans et des appareils… très semblables à une Lilypad. Quant à savoir si le studio mesure l’ironie plus grande encore — un film entièrement consacré aux dangers de la sous-traitance de l’imagination souffre lui-même d’un cruel manque d’imagination —, mystère. « Toy Story 5 » est un brûlot en quête de récit, et même l’histoire touchante de Jessie, qui s’efforce de soigner la solitude de sa propriétaire et ses propres blessures, ne peut conjurer la déception des rendements décroissants. (Cusack fait pourtant de son mieux pour incarner les fêlures et la rédemption de l’héroïne de poche, et l’on se rappelle, là encore, à quel point cette interprète nous avait manqué.) Tout ce qui entoure son histoire — la légion de figurines de Buzz en perdition à la recherche d’un chef, le retour de Woody à mi-parcours, les charmants appareils de première génération d’une autre gamine tout aussi peu à l’aise en société, prénommée Blaze — donne une impression de remplissage. Au moins en tire-t-on une nouvelle chanson de Taylor Swift.
Pourquoi faites-vous ça, Pixar ? Bon, on sait pourquoi [insérer ici le bruit de millions de pièces crachées par une machine à sous]. Mais, inquiétudes légitimes sur le temps d’écran ou pas, on ne voit pas vraiment de raison à l’existence de ce film, sinon contenter vos actionnaires. Ce cinquième volet se veut une mise en garde sur notre époque en crise, sous la coupe de la Silicon Valley. Mais c’est surtout une mise en garde sur la gestion de marque. Voilà ce qui arrive quand on s’acharne sur une franchise jusqu’à la tuer.
Par David Fear.
Traduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr


