Le 26 mai 2022, aux alentours de 21h, Carmen Enciso appelle la gendarmerie pour déclarer la disparition inquiétante de son compagnon, François Vigouroux. Elle donne les informations suivantes: 1,80 mètre, 138 kilos, vu pour la dernière fois à 17h30. L’homme, d’ordinaire si ponctuel, n’est pas rentré de sa balade à vélo alors que son fils Quentin l’attendait à 19h chez lui. Ce récit étonne son entourage.
À la barre, Mireille, l’ex-femme de François Vigouroux, croise les bras, le sourire triste. Elle souffle: «François ne faisait du vélo que le matin…» Une routine datant de l’époque où ils étaient ensemble. «Après, il peut changer ses habitudes…», convient-elle.
Mais le patron du café du village est aussi surpris. François Vigouroux et lui sont tous deux copains passionnés de cyclisme. D’habitude, après son tour à vélo, François vient boire un Perrier à sa terrasse. Mais ces derniers temps, il ne montait plus à vélo: «Il avait pris énormément de poids, il avait du mal à se lever», explique le patron du café. Ses vêtements ne lui allaient plus, il n’arrivait plus à fermer son jean. Aux enquêteurs, la factrice confirme. La dernière fois qu’elle l’a vu au café, François Vigouroux avait les yeux rouges et était très essoufflé. «Il avait le regard dans le vide, deux personnes l’aidaient», précise-t-elle face à la cour. Il lui semble que c’était le dimanche avant sa disparition, le 22 mai 2022.
Découverte macabre et disparition inquiétante
Le 1er juin 2022, deux amis de Quentin remontent les routes et les chemins à pied, pour chercher son père. En parcourant la départementale 2, depuis Ille-sur-Têt en direction de la petite commune de Montalba-le-Château (Pyrénées-Orientales), une odeur émanant des fourrés les saisit. En contrebas de la route, ils voient deux grands sacs-poubelle verts à intérieur noir. Inquiets, ils contactent les gendarmes. À l’intérieur des sacs-poubelle, les militaires trouvent des morceaux, découpés, d’un corps humain, en état de décomposition très avancée. L’enquête pour meurtre est immédiatement confiée à la section de recherches de Montpellier.
Très vite, les enquêteurs se sont intéressés à Carmen Enciso.Le major Thierry Laporte, affecté à la division des atteintes aux personnes, est désigné directeur d’enquête. Face aux jurés de la cour d’assises des Pyrénées-Orientales, il explique: «En cas de corps non identifié, la première chose est de faire une recherche des déclarations pour disparition inquiétante.» Le nom de François Vigouroux sort des fichiers.
L’autopsie écartait l’accident, l’anomalie cardiaque, la strangulation, le traumatisme crânien et le décès par balle. En revanche, une plaie franche et perforante, profonde de 8 centimètres, était relevée du côté du poumon droit. Autour du lieu de la découverte des sacs, les militaires quadrillent alors la zone en trois parties. Ni les hélicos déployés ni les chiens renifleurs, spécialisés dans la découverte de cadavres, ne permettent de retrouver les autres parties du corps.
Quentin, le fils de François Vigouroux, tente de retrouver les filles de la compagne de son père. Contactée sur les réseaux sociaux, Naomi lui dit ne plus avoir de contact avec sa mère, Carmen, depuis des mois.
Lors de la perquisition au domicile d’Ille-sur-Têt, les gendarmes avaient été alertés par l’odeur de mort qui régnait dans le salon, au-dessus du garage. Ils avaient retrouvé un dossier de Pacs datant du 2 mai, dont un document portant sur la rédaction de testaments entre personnes pacsées, des draps à imprimé fleuri bordé d’un passepoil bleu –identiques aux morceaux retrouvés sur le corps démembré– et, surtout, insiste le major Laporte, des sacs-poubelle verts à intérieur noir.
Addiction aux jeux d’argent, chèques falsifiés et faits de violence
En quatre années de relation, dont deux de vie commune, François Vigouroux n’avait jamais réalisé de virement bancaire à Carmen Enciso. François Vigouroux était peu dépensier: en 2021, il avait dépensé 5.000 euros. Mais entre janvier et mai 2022, son compte client présentait 119 connexions et une dépense de 25.000 euros, notamment pour des jeux en ligne. Le 3 mai 2022, entre 15h07 et 15h09, deux tentatives de connexion avaient échoué pour code erroné. À 15h29, le code était changé. Il n’y avait plus eu de connexion jusqu’au 26 mai, grâce à une identification par SMS. «Et là, ça va y aller», annonce le major Thierry Laporte à la cour.
Le 26 mai, quelques heures avant la déclaration de sa disparition, de nombreux mouvements apparaissent sur le compte bancaire de François Vigouroux. D’abord, un virement de 3.600 euros à destination du bailleur du logement d’Ille-sur-Têt, pour rattraper les six mois de loyer impayés. Puis un autre, pour le loyer du mois de juin. Un virement de 10.000 euros, envoyé sur le compte bancaire de Carmen Enciso. Quatre nouvelles tentatives de virements, de 20.000 à 11.000 euros, échouent, bloquées par le plafond bancaire. Neuf autres tentatives de virement, vers une société de menuiserie de la région, cette fois pour des montants allant de 6.700 à 2.000 euros, échouent à leur tour. Dans la maison de Cassagnes (Pyrénées-Orientales) de Carmen Enciso, les enquêteurs ont trouvé deux factures de ladite société de menuiserie.
Les enquêteurs retrouvent une plainte de son mari, déposée en 2019, quelques mois avant sa mort. Il accusait Carmen Enciso de «faits de violence avec arme».
Des auditions des trois filles de Carmen Enciso, poursuit le major Laporte, il ressortait «un rapport à l’argent inquiétant». Ni l’aînée, Deborah, ni la cadette, Caroline, ni la benjamine, Naomi, n’avaient gardé contact avec leur mère. Tour à tour, elles évoquent son addiction aux jeux d’argent, les conflits liés à l’héritage de leur père, Charles, décédé en 2020, et les chèques appartenant à leur grand-mère paternelle, falsifiés. Le montant estimé de ses dettes, 100.000 euros.
Mais surtout, elles parlent de sa violence. Si elles conviennent de l’alcoolisme de leur père, les filles rappellent qu’il était aussi gravement malade. L’une d’entre elles parle de cette fois où elle a vu sa mère, Carmen, demander à son mari d’aller à la banque. Il ne pouvait pas se lever. Elle a alors empoigné un couteau dans la cuisine avant de se diriger vers la chambre. Il avait fallu l’arrêter. Les filles se souviennent des insultes proférées à l’encontre de leur père –«t’es qu’une merde»–, des coups de casserole, de l’argent qui lui était soutiré.
Les enquêteurs retrouvent une plainte de son mari, déposée en 2019, quelques mois avant sa mort. Il accusait Carmen Enciso de «faits de violence avec arme»: elle l’avait menacé avec un couteau pour qu’il l’accompagne retirer de l’argent au distributeur. Alors, en apprenant sa relation extraconjugale avec François Vigouroux, Deborah, Caroline et Naomi avaient pris leurs distances. Quand elles avaient appris la disparition sur les réseaux sociaux, elles avaient toutefois envoyé un message à leur mère. En réponse, Carmen leur demandait si elles avaient des nouvelles du notaire pour la succession de leur père.
«Si on ne retrouve pas ces objets, c’est qu’ils ont servi au crime»
À partir du 4 mai 2022, le téléphone de Carmen Enciso borne au relais du magasin de bricolage. Les relevés du magasin ont gardé une trace de l’inventaire, payé avec la carte bancaire de François Vigouroux: un fendeur à bûches, une hachette, une bâche, de l’eau oxygénée, de l’acide chlorhydrique, une protection couvre-meubles, une combinaison, deux paires de gants. Aucun de ces objets n’a été retrouvé lors des perquisitions. «La seule raison pour laquelle on ne les retrouve pas, c’est qu’ils ont servi au crime», assure le major Laporte. Ce même mois de mai 2022, en onze jours, Carmen Enciso avait également acheté 125 sacs-poubelle verts à intérieur noir. Le major Laporte tient à préciser: «Cela correspond à trois années d’ordures ménagères pour un couple.» Seuls deux de ces sacs ont été retrouvés lors des perquisitions.
La saisie des téléphones a permis d’établir une date estimée de la mort de François Vigouroux. Dès le 3 mai, outre les tentatives de connexion bancaire ratées, les SMS envoyés depuis le téléphone portable de François Vigouroux sont aussi mal orthographiés. Des fautes semblables aux messages de Carmen Enciso. «Par exemple, “s’est abrutis on basculer” ou “mach” pour “match”», détaille le directeur d’enquête. À vrai dire, après le 2 mai à 22h50, il n’y avait plus aucune preuve de vie de François Vigouroux. L’ADN, enfin, confirmait que les membres retrouvés dans les sacs-poubelle appartenaient à l’homme disparu.
Le 29 juin 2022, Carmen Enciso est placée en garde à vue. En apprenant la nouvelle, Quentin et sa mère, Mireille, restent côte à côte, ensemble, muets, un très long moment. À la barre, Quentin déclare: «C’est compliqué d’avoir une réaction à ce moment-là. On a accordé notre confiance, donné notre énergie pour la soutenir…»
«On sentait qu’elle essayait de nous orienter maladroitement»
D’abord, Carmen Enciso assure être étrangère à la mort de François. Les enquêteurs lui parlent des achats au magasin de bricolage avec la carte bancaire de son conjoint, de son téléphone à elle qui borne au même endroit. Alors, elle demande l’assistance d’un avocat. Elle affirme avoir trouvé François Vigouroux mort, par terre, dans leur chambre. Du sang coulait de sa bouche. Prenant peur, elle l’a alors descendu et démembré en six morceaux. Ensuite, elle a baissé les sièges de son Alfa Romeo et chargé les deux sacs les plus lourds. «Seul l’auteur peut connaître ces détails», admet le major Laporte.
Au cours des troisième, quatrième et cinquième auditions, Carmen Enciso, assise face aux enquêteurs dans un bureau étriqué aux meubles gris, s’avance un peu. Elle donne des précisions: comment elle a dû lui passer un drap autour du corps et bouger les meubles pour le faire pivoter dans certaines pièces. Sur un schéma, elle pointe du doigt les endroits exacts où elle a découpé. Cela correspond aux détails du médecin légiste.«Et donc, quand vous donnez le coup de hache, vous êtes dans quelle position?, demande le gendarme.— J’ai jamais fait et donc c’est horrible. Et je… Je crois qu’il me faudra un suivi.— Oui, ça vous pourrez le solliciter, madame», répond doucement l’enquêteur.
Le major Laporte avait du mal à la croire capable de traîner, soulever et démembrer seule sur une planche en bois un homme de 1,80 mètre et près de 140 kilos.
Auprès des enquêteurs, Carmen Enciso insiste: «Quand même ce jour-là, il prenait beaucoup de somnifères.» Le major Laporte analyse: «On sentait qu’elle essayait de nous orienter maladroitement.»
Elle reconnaissait les faux SMS, le faux Covid pour maintenir Quentin éloigné du domicile, l’achat de cigarettes auprès du buraliste pour son conjoint. Elle s’était trompée de marque, avait pris des Lucky Strike Red et le buraliste s’en était étonné. Même si, de l’avis d’autres témoins, Carmen Enciso était «petite mais trapue» et avait été vue soulevant seule des bonbonnes de gaz lorsqu’elle s’occupait du couple âgé, le major Laporte avait du mal à la croire capable de traîner, soulever et démembrer seule sur une planche en bois un homme de 1,80 mètre et près de 140 kilos.
«Bah débarrasse-toi du corps!»
Dans le téléphone de Carmen Enciso, une vidéo est retrouvée, datant du 30 avril précédant le décès de François Vigouroux. Elle l’avait filmé avachi dans un fauteuil, les yeux à moitié clos, somnolant dans la pénombre de la nuit. À la sixième audition, elle déclare cette fois avoir fait appel à un ami, Guy, pour l’aider à se débarrasser du corps. Les gendarmes avaient effectivement retrouvé un échange de SMS dans lesquels Carmen avouait à Guy avoir «fait une bêtise». Et Guy, 71 ans, de répondre: «Tu n’as pas tué quelqu’un!» Carmen lui expliquait que si. Par message, Guy plaisantait: «Bah débarrasse-toi du corps!»
«Comme je la connaissais à fond et qu’elle me disait que des bêtises comme ça, je me suis foutu d’elle», s’agace Guy à la barre. Il s’était dit qu’elle voulait encore un chèque. Carmen avait ruiné Guy, «à coups de 1.000 euros par ci, 1.500 euros par là». Au départ, ils jouaient aux boules ensemble, puis Guy avait commencé à lui donner un coup de main pour le jardin de sa maison de Cassagnes, puis peu à peu, ils avaient entamé une relation.
Guy était tombé amoureux de Carmen, même si parfois, «elle se mettait en colère et on l’en sortait pas» et qu’il se rendait compte que tout ce qu’elle lui racontait, «c’était pas des messes». Il n’avait jamais rencontré François Vigouroux et ne connaissait même pas son existence. Mais lors de sa sixième audition, Carmen avait parlé de lui. Les gendarmes comprennent qu’en tant que chasseur expérimenté, il sait aussi dépecer des animaux. Alors, en juillet 2022, Guy est placé lui aussi en garde à vue. La téléphonie montrera qu’il n’a pas mis les pieds à Ille-sur-Têt depuis un an.
De plus, les analyses toxicologiques révèlent un élément troublant: le corps de François Vigouroux présente un taux de Théralène trois fois supérieur à la dose qualifiée de «dangereuse». Le Théralène (alimémazine) est un médicament antihistaminique hypnotique, utilisé comme somnifère, qui peut donner lieu à une prise de poids importante. Les ordonnances de Théralène sont toutes au nom de Carmen Enciso. Elle en achète cinq flacons pour toute l’année 2021 et cinq flacons pour les quatre premiers mois de 2022, dont trois au mois d’avril. «Comme elle est à court, elle invente une excuse pour s’en faire délivrer plus, en disant qu’elle a cassé une fiole, ce que le pharmacien écrit sur l’ordonnance», explique le major Laporte. Aucun flacon n’est retrouvé lors des perquisitions.
«J’ai du mal à lui attribuer une humanité aujourd’hui»
S’ensuivent deux nouvelles versions face aux enquêteurs. Une où Mireille aurait poussé son ex-mari François dans les escaliers et où Quentin serait ensuite venu chercher les outils dans le garage pour découper son propre père. «Une accusation perverse et malsaine, aussi violente que stupide», lâche Quentin.
Et une seconde version «encore plus farfelue», souligne le directeur d’enquête, où Carmen Enciso affirme détenir les aveux filmés de Mireille sur son téléphone portable. Pour cette version, les gendarmes se sont rendus à la maison d’arrêt de Perpignan afin de récupérer le téléphone consigné au greffe pénitentiaire. Carmen a rechigné à signer l’autorisation. Finalement, «la vidéo montre surtout Carmen Enciso poser des questions à Mireille à propos de l’héritage de François Vigouroux», indique le major Laporte. Un instant, il prend une inspiration, avant de conclure: «N’importe quoi.»
À chaque mensonge absurde de Carmen Enciso, Quentin avait l’impression d’une plaie qui se rouvre. Ce qui était arrivé à son père était si innommable et barbare, qu’il ne parvenait plus à la nommer. «J’ai du mal à lui attribuer une humanité aujourd’hui», reconnaît-il. «C’est un deuil très bizarre, tente d’expliquer Quentin à la présidente de la cour. Ce vide est très compliqué à résorber.» Ne pas connaître les circonstances –où, pourquoi, comment?– rendait le deuil encore «ouvert». Alors, indique-t-il, la seule chose qu’il attend de ce procès, c’est d’avoir des réponses, pour pouvoir avancer.
Le premier épisode est à retrouver ici:
Source:
www.slate.fr


