« Si les habitudes ne changent pas, le système des fermes industrielles persistera »
Sciences et Avenir : Comment ont évolué les pratiques d’élevage en 50 ans ?
Brigitte Gothière : Malheureusement, il y a de plus en plus d’animaux qui sont élevés et tués et une exploitation accrue. Entre 1976 et 2026, une vache produit 3 fois plus de lait par an, une poule pond 70 œufs supplémentaires, une lapine met au monde 39 lapereaux de plus chaque année, et un poulet de 35 jours présente 2 fois plus de blanc. Notre rapport est circonscrit aux élevages français, mais ce constat vaut aussi pour les importations. Cela s’explique par des tendances de consommation très élevée. En moyenne, un Français mange 60 kilos de viande par an, soit environ 1,153 kilogrammes par semaine. Cette consommation implique un élevage intensif. Si les habitudes ne changent pas, le système des fermes industrielles persistera. Aujourd’hui l’élevage intensif s’est modernisé, et arrive à concentrer un plus grand nombre d’animaux dans le même espace. On les fait grandir plus vite, produire plus vite et davantage, et tout ça au détriment des animaux. La situation actuelle est bien plus inquiétante qu’en 1976, année où la loi a été votée.
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Sciences et Avenir : La loi mentionne des « impératifs biologiques » : de quoi s’agit-il et comment s’assure-t-on qu’ils soient pris en compte ?
Brigitte Gothière : Les impératifs biologiques ne sont pas définis de manière claire dans la loi, ce qui laisse place à tout type d’interprétation. Toutefois, il existe des études scientifiques qui attestent des besoins des animaux. L’absence de définition légale crée une ambiguïté fondamentale quant à la manière de mesurer et d’assurer le respect de ces impératifs. Pour les poulets et les poules par exemple : ce sont des animaux sociaux et arboricoles qui aiment se percher, qui cherchent leur nourriture. Les cages étroites, isolées et sans accès à l’extérieur, ne peuvent certainement pas répondre à leurs besoins. De même pour les vaches. Elles marchent près de 4 kilomètres par jour alors que dans certaines fermes industrielles, elles ne peuvent pas faire plus d’un pas en avant et en arrière. Les impératifs biologiques peuvent être rapportés au principe des « cinq libertés » : absence de faim, de soif, de malnutrition, absence de douleur, de lésions, de maladies, absence de stress physique et thermique, liberté d’exprimer des comportements normaux de son espèce et absence de peur et de détresse.
Cependant, en regardant les conditions d’élevage filière par filière, on se rend compte qu’on est complètement à côté. Un exemple parmi tant d’autres, concernant l’alimentation, la nourriture des veaux est spécifiquement anémiée, pour rendre la viande blanche. Au delà de ça, l’industrie de l’élevage force l’adaptation des animaux à ces environnement hostiles : la coupe des queues pour les cochons, le limage des dents pour les poules, la coupe du bec, ou le dégriffage des canards. Quant à la surveillance de ces impératifs, il y a des contrôles qui sont mis en place par l’Etat et effectués par des vétérinaires. L’objectif est de contrôler 1% des élevages par an… C’est très très peu. De plus, les rapports signalent 58% de non-conformité des élevages. Et sur ces 58%, il n’y a que 2,7% de sanctions.
« On importe aujourd’hui la moitié des poulets qu’on consomme en France »
Sciences et Avenir : Vous mettez en avant des mesures concrètes pour sortir de l’impasse…
Brigitte Gothière : Tout à fait. On part du constat qu’à 60 kilos par an et par personne, nécessairement, on va avoir recours à l’élevage intensif. Pour sortir de cela, il est impératif de diminuer notre consommation de viande. Car il ne s’agit pas seulement des fermes industrielles en France mais aussi de ce qu’on importe de l’étranger. On importe aujourd’hui la moitié des poulets qu’on consomme en France. Alors, quelles mesures prendre en France ? On préconise un moratoire visant à interdire la construction de nouveaux élevages sans accès à l’extérieur. Car ce type d’infrastructure ne prend pas en compte les besoins comportementaux des animaux. On propose également une réorientation des subventions, depuis les élevages intensifs vers les pratiques agricoles et alimentaires végétales, une aide aux reconversions, etc. Ça s’accompagne par 20 mesures dites « miroirs ». C’est-à-dire qu’on a regardé chez nos voisins européens, comme l’Autriche ou l’Allemagne, ce qu’ils faisaient de mieux et on propose plusieurs idées à adopter en France. Notamment la transformation du modèle alimentaire. Cela peut passer par la restauration publique. En excluant les produits de l’élevage intensif de la commande publique et en servant au moins la moitié de menus végétariens ou végétaliens.
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On propose une action à trois niveaux. Le premier sur le récit : qu’est-ce qu’on se raconte de notre alimentation ? Notamment venir à bout de l’idée selon laquelle un repas sans viande n’est pas un repas complet. Cela passe par l’environnement alimentaire, l’offre en magasin, les messages publicitaires et l’univers culturel, et la question des prix aussi. L’élevage intensif sert à tirer les prix vers le bas mais d’une façon artificielle puisque toutes les externalités négatives sont prises en charge par l’ensemble des gens via nos impôts, le ramassage des algues vertes, les dommages créés à la santé, etc.
Ensuite, on doit modifier nos modes de production, poser des limites aux importations, et enfin changer notre modèle alimentaire, c’est-à-dire ce qui est disponible en magasin, dans les restaurants. En agissant effectivement sur les trois versants en même temps, on peut réduire de moitié le nombre d’animaux tués pour l’alimentation française d’ici 2030.
Source:
www.sciencesetavenir.fr


