Le nouveau morceau de Luke Bryan, « Fish Hunt Golf Drink », est-il l’œuvre d’une IA ? Ses deux auteurs de Nashville, Chase McGill et Matt Dragstrem, défendent une création 100 % humaine : « Ce n’est pas sorcier, mais ça colle à qui est Luke. »
Quand on demande aux auteurs de Nashville Chase McGill et Matt Dragstrem comment, exactement, ils ont écrit le nouveau morceau de Luke Bryan — « Fish Hunt Golf Drink », l’hymne country version « gym, tan, laundry » —, ils ne peuvent s’empêcher de briser la glace par une blague.
« Drag a juste ouvert ChatGPT et… », lance McGill, avant que lui et son partenaire d’écriture n’éclatent de rire.
S’ils rient, c’est pour une raison : quand Bryan a sorti « Fish Hunt Golf Drink » il y a deux semaines, les auditeurs se sont demandé si une chanson country aussi caricaturale avait été écrite par des humains de chair et d’os, ou par une IA. (Spoiler : ce n’était pas une IA.) Le morceau, et son clip où l’on voit Bryan danser sur un ponton, s’est fait éreinter en ligne, déclenchant une avalanche de commentaires dénonçant le titre — qui parle, eh oui, de pêche et de chasse, de golf et de boisson — comme le produit d’un grand modèle de langage.
Mais McGill n’est pas seulement sur la défensive concernant la chanson idiote qu’il a écrite pour Bryan : il se montre carrément provocateur quant à l’incapacité de l’IA à capter la précision et la force évocatrice d’une grande chanson country. « L’IA n’a jamais dépecé un cerf sur le hayon d’un Chevy C-10 avec son oncle », affirme-t-il, en référence à sa récente coécriture de « Skoal, Chevy and Browning » de Morgan Wallen.
« Fish Hunt Golf Drink » arrive à un moment délicat pour les arts et la culture, où l’expression « ça, c’est de l’IA » est de plus en plus brandie contre tout ce qui est perçu comme fade ou formaté. Des auteurs de toutes professions se voient faussement accusés de recourir à l’intelligence artificielle dès que leur style d’écriture ressemble à celui d’un grand modèle de langage. La country commerciale, un format d’écriture en partie tributaire des jeux de mots et du réagencement permanent d’un ensemble familier de symboles (pick-up, boue, whisky, etc.), peut être particulièrement exposée à ces accusations.
Il suffit de regarder la réaction au vitriol suscitée par « Fish Hunt Golf Drink ». « Réveil, café, pêche chasse, ChatGPT », a écrit un internaute dans un commentaire qui a reçu tant de likes — plus de 30 000 — que Bryan lui-même y a répondu. « Eh bien, a-t-il écrit, je découvre que plus personne ne veut juste s’amuser. Moi, je choisis de prendre un pied d’enfer ! Soit vous venez avec moi, soit vous allez faire la tête ailleurs. »
Luke Bryan, « la personne la moins artificielle » de Nashville
Alors, est-ce que ça dérange McGill et Dragstrem, deux auteurs prolifiques de Nashville qui ont signé des tubes pour des artistes allant de Hardy à Kenny Chesney, de voir leur chanson moquée comme de la bouillie pour IA ? Pas tant que ça, en fait.
« Quand la haine est forte, le chèque de la BMI l’est aussi », plaisante McGill, en allusion aux chèques que versent les organismes de gestion des droits aux compositeurs pour leur travail.
Au cours d’un entretien avec Rolling Stone, McGill et Dragstrem s’amusent de la réaction suscitée par cette chanson « ludique et fun », défendent la réputation de Bryan (« La personne la moins artificielle que j’aie jamais rencontrée », dit McGill) et plaident avec ferveur pour l’artisanat de l’écriture country. Mais ils n’ont absolument pas peur de l’irruption imminente de l’IA dans les salles d’écriture. Car ils voient cette technologie comme un outil guère utile, tout au plus bon pour dégrossir des idées de démos en amont, et rien de plus.
Les deux auteurs affirment n’avoir jamais utilisé l’IA dans leur processus d’écriture. Dragstrem, davantage porté sur la production, a bidouillé avec, mais en est ressorti insatisfait ; McGill, plus axé sur les paroles, ne veut rien avoir à faire avec cette technologie. (Ils assurent aussi n’avoir jamais entendu parler d’un seul auteur professionnel de leur entourage utilisant l’IA pour pondre des paroles.)
À leurs yeux, l’art de créer des chansons country — qu’il s’agisse d’une ballade lourde à faire pleurer ou d’un titre léger sur la boisson et le golf — est indissociable du processus humain lui-même.
« La seule façon dont j’ai réellement réussi en country, c’est en m’asseyant dans une pièce avec de bons amis et en prenant plaisir à inventer la chanson ce jour-là, dit McGill. Je ne crois pas que je tirerais le moindre épanouissement à dire : « IA, écris-moi une chanson sur n’importe quoi. » Ce n’est pas pour ça que j’ai signé. »
Comment Luke Bryan a écrit « Fish Hunt Golf Drink »
La chanson a pourtant bel et bien commencé avec une autre forme de technologie : les emojis. « Luke envoyait un texto à l’un de ses potes, et le gars lui disait : « On se voit bientôt », raconte McGill. Luke lui a envoyé un emoji de poisson, un emoji de cerf, un emoji de club de golf et un emoji de bière, et lui a dit : « Choisis-en un. » Puis il nous l’a montré. Il était là : « Les gars, ça pourrait faire une chouette chanson. » »
Dragstrem et McGill, qui tournaient avec Bryan pour des sessions d’écriture sur la route avec la star, se sont retranchés dans un bar sportif voisin pour manger des ailes de poulet avant le concert de Bryan en juillet dernier au Hersheypark Stadium, et ont rapidement écrit le refrain. « On n’y a pas prêté attention, dit Dragstrem. On avait le refrain, on le lui a joué [plus tard], et il a fait : « C’est génial. » » Selon les auteurs, Bryan a ensuite écrit lui-même la majorité des couplets et a largement contribué au pont.
McGill et Dragstrem voient tous deux la chanson comme un prolongement des passions et de l’image de Bryan. « Le mec adore s’amuser. Il pêche mieux que la plupart des gens que je connais, il est redoutable dans les bois, on me dit qu’il est très bon au golf, dit McGill, et le mec tient plutôt bien l’alcool. »
Les auteurs estiment que la réaction viscérale à « Fish Hunt Golf Drink » tient peut-être à son opposition à ce qu’ils appellent la « sadboy country », ces chansons sérieuses et émotionnelles actuellement en vogue à la radio. (Pensez à « Change My Mind » de Riley Green ou à « I Never Lie » de Zach Top.) « C’est l’antithèse de ce qui se fait en ce moment, dit Dragstrem. C’est très facile d’en rajouter dans la haine si un nouveau titre n’est pas « The House That Built Me » ou « Bluebird » [de Miranda Lambert]. »
Mais, à en croire les coauteurs de Bryan, cela ne veut pas dire qu’écrire une chanson idiote demande moins de savoir-faire. « C’est plus facile d’écrire une ballade pleine de sentiments que d’écrire un titre de quatre mots, avec des virgules, de respecter le phrasé d’un bout à l’autre et de faire en sorte que ça sonne bien », dit McGill à propos de « Fish Hunt Golf Drink ».
« Ce n’est pas sorcier, ajoute Dragstrem, mais ça colle à qui est Luke. »
Par Jonathan Bernstein
Traduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr


