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Pierres d’angle

Cher Patrick,Ne bougez pas. Cela fait quelques minutes déjà que, refermées de part et d’autre de ce gros fragment de moellon gris, deux mains s’occupent à le faire pivoter sur son axe de quelques millimètres, modifiant à tâtons son assiette de telle sorte qu’il puisse s’élever verticalement, tenir debout au sommet de la pile que dressent, entassés, d’autres débris de forme irrégulière. La galerie d’art où nous sommes est plongée dans le silence, qu’érafle seulement le raclement de la pierre contre la pierre ; les spectatrices et spectateurs ont oublié de respirer, avalés par les gestes de l’artiste, avec elle nous cherchons le centre de gravité du parpaing, notre corps est dans son corps, son corps est dans ses mains, ses mains sont dans le bloc, ça y est : le parallélépipède écorné repose sur son angle aigu comme une danseuse ferait des pointes, en suspension pour une minute ou pour une heure au sommet de cette colonne éphémère, et l’espace qui l’environne lui fait un berceau de vide.

Cheveux blancs, t-shirt noir, l’artiste se nomme Bridget Polk ; installée à Portland, elle n’est pas seule à pratiquer le rock balancing, cette discipline consistant à créer des empilements de cailloux en frôlant d’étage en étage leur point de rupture d’équilibre ; c’est un exercice dont les réseaux sociaux ont multiplié depuis une quinzaine d’années le nombre d’adeptes. L’art de Polk se distingue pourtant par deux traits : d’une part, dédaignant les paysages grandioses, falaises ou canyons que prennent pour décor de leurs vidéos nombre de rock balancers, ce sont nos musées qu’elle empoussière des gravats qu’elle rassemble, donnant au sol l’allure d’un champ de fouilles dont les archéologues auraient excavé les tessons de notre modernité récente.

Car d’autre part, les éléments qu’elle agence sont d’abord de fabrication humaine, matériaux de construction ou déchets architecturaux, buses de béton, moulures, écailles de ce qui fut un mur ou une plaque, éclats dont le gravier affleure. Il ne s’agit donc pas, penché au bord du chemin, de ramasser un caillou remarquable, d’y percevoir l’anticipation d’un édifice à venir puis de lire dans la manière dont ces pierres veulent bien tenir ensemble le signe d’une complicité heureuse des choses entre elles et avec nous ; chez Polk la réconciliation avec la gravité s’enlève sur fond de ruine, entre des éléments dont elle recherche le point d’équilibre sans tenir aucun compte de leurs qualités constructives, s’efforçant de faire tenir un anneau de ciment sur l’arrondi ou posant les briques sur l’angle plutôt que sur l’arête. Facteur Cheval, mais pour un autre siècle : cette fois le cheval erre dans les décombres, bride en lambeaux comme une trace de sa domestication passée, revenu à l’état sauvage…

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Source:

www.radiofrance.fr

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