Dans les eaux chaudes des rivières du Mexique et du sud du Texas nage une espèce de poissons argentés qui ne devrait pas exister. Dans ces eaux, les femelles Poecilia formosa se reproduisent avec des partenaires appartenant à d’autres espèces pas trop différentes d’elles, avant de se débarrasser aussitôt de l’ADN du mâle: sa progéniture ne sera que femelle.
Il s’agit d’une particularité biologique appelée gynogenèse: le sperme du mâle est utile seulement pour déclencher le développement des ovules, mais ne participe en rien à l’élaboration du futur alevin. Une nouvelle étude de la revue Nature relayée par la BBC se concentre sur une espèce qui survit ainsi depuis 100.000 ans, défiant tout ce qu’on pensait savoir sur la reproduction sexuée.
Communément appelée molly amazone (du nom de la tribu de femmes guerrières dans la mythologie grecque), cette espèce laisse les scientifiques perplexes depuis près d’un siècle. La théorie de l’évolution suggère que les espèces asexuées sont censées mourir rapidement, car, en l’absence de reproduction sexuée, des mutations s’accumulent dans leur génome. La plupart des espèces animales ont besoin d’avoir des rapports sexuels pour se reproduire même si, pour Edward Ricemeyer, le coauteur de l’étude, la reproduction sexuée a des effets inégaux et que les femelles dépensent souvent plus d’énergie que les hommes dans le processus.
Il n’en demeure pas moins que la reproduction sexuée est la norme chez de nombreuses espèces pour une raison: elle permet de mélanger l’ADN des deux parents et de donner à chaque progéniture une combinaison différente de gènes. Cette attribution unique de gène est bénéfique à la survie de l’espèce, et permet d’éviter les écueils génétiques de la consanguinité. Lors de la réplication de l’ADN, il arrive très souvent qu’il y ait des erreurs. Avec la reproduction sexuée, ces erreurs peuvent être éliminées alors que chez les espèces qui clonent leur ADN à 100%, les mutations s’accumulent et détériorent le génome progressivement… jusqu’à l’extinction de l’espèce.
Des alternatives au sexe
Mais la prospère molly amazone est la preuve que ce n’est pas toujours le cas. En réalité, la reproduction sexuée n’est qu’une manière parmi d’autres de gérer ces erreurs génétiques. D’autres espèces asexuées ont perduré, parfois pendant des millions d’années.
C’est le cas des rotifères bdelloïdes, des organismes grands comme un grain de sable et présents sur Terre depuis au moins 40 millions d’années. Les chercheurs s’interrogent encore sur la possibilité d’une telle longévité, mais disposent déjà de quelques pistes. On sait que les rotifères parviennent à acquérir de l’ADN grâce à leur environnement: ces petites bêtes microscopiques volent en fait des gènes à des organismes extérieurs, le plus souvent des bactéries.
Autre explication de la survie de Poecilia formosa: le mécanisme de conversion de gène qui existe chez beaucoup d’espèces, y compris les humains. Pour chacun de nos gènes, il existe souvent une copie qui permet de réparer un gène abîmé. Si ce dispositif agit en arrière-plan pour beaucoup d’espèces, il semble avoir un rôle bien plus central de préservation du génome chez la molly.
Pour en arriver là, la molly amazone a eu besoin d’une rencontre fortuite il y a 100.000 ans. Une femelle s’est sans doute accouplée avec un mâle d’une espèce un peu différente. Contrairement à la plupart des hybrides –comme les mulets nés d’un âne et d’une jument– ce croisement n’a pas engendré de descendance stérile. Chaque molly amazone porte aujourd’hui en elle un matériel génétique issu de deux espèces ancestrales, ce qui lui confère d’emblée une grande diversité génétique, suffisante à la survie de l’espèce, clonage après clonage.
L’espèce a-t-elle pour autant développé une véritable alternative stable et viable au grand brassage génétique de la reproduction sexuée? Difficile à dire à ce stade. Les scientifiques ne savent pas encore si cette méthode peut définitivement maintenir les erreurs de gène à distance, ce qui ne semble pas troubler ce petit poisson dont l’espèce prospère dans les eaux chaudes du sud américain.
Source:
www.slate.fr


