Située à la frontière entre l’Alsace et la Suisse, Bâle a toujours joué un rôle important lors des épidémies de peste. Cette ville commerciale et universitaire refusait en effet de fermer ses portes afin de privilégier les échanges, mais elle contribua par là-même à propager les maladies vers l’Italie. La découverte d’un cimetière de fortune dans le centre historique bâlois promettait donc de révéler des tombes liées à ces vagues récurrentes de pestilence.En 2016 et 2017, des fouilles menées sous la salle de concert du Stadtcasino, Barfüsserplatz, ont en effet mis au jour les vestiges d’un ancien monastère franciscain, le Barfüsserkloster, fondé en 1250 et abandonné après la Réforme. Il fut alors réaménagé en hospice pour indigents par l’hôpital municipal voisin et servit également d’hôpital pendant les épidémies de peste, avant d’être démoli en1843.

Plan du cimetière du Barfüsserkloster. Les sépultures collectives étudiées correspondent au rectangle en haut à droite. Crédits : P. von Holzen / Archäologische Bodenforschung Basel-Stadt
Certaines sépultures collectives contenaient jusqu’à sept individus
Dans l’ancien jardin du monastère, les archéologues de la ville de Bâle ont découvert des sépultures individuelles et collectives contenant en tout 279 personnes. Certaines de ces sépultures collectives correspondaient de toute évidence à une situation d’urgence, car on y a retrouvé jusqu’à 7 individus enterrés en même temps. Au sein de ce groupe, quatre tombes ont particulièrement retenu l’attention des experts qui ont analysé les vestiges de la nécropole, d’une part parce qu’elles contenaient en tout 15 personnes, mais aussi parce que dans l’une d’entre elles se trouvait une pipe d’argile. Un indice probable de la peste !
Fumer la pipe pouvait guérir de la peste
Au 17e siècle, on considérait en effet la fumée de la pipe comme un remède contre la peste. Par ailleurs l’objet portait encore l’estampille de son fabricant, ce qui a permis de la dater approximativement et d’en déduire quelle vague épidémique pouvait être à l’origine de ces décès : celle qui a frappé Bâle en 1667 et 1668. « En raison de leur fragilité, les pipes en argile ont une durée de vie limitée (généralement moins de trois ans) ; cette pièce a donc probablement été enterrée avec son propriétaire peu après son acquisition, fournissant ainsi à la fois une date limite postérieure et une date limite antérieure pour le groupe de sépultures », raisonnent les chercheurs dans la revue Antiquity.

Pipe en terre cuite portant le cachet du fabricant attribué à Reichard West (Mannheim, Allemagne). Crédits : P. Saurbeck / E. Flatscher / Archäologische Bodenforschung Basel-Stadt / Rindlisbacher et al., 2026, Antiquity
Des enfants et des adolescents en grande majorité
Les ossements retrouvés dans les quatre tombes ont été soumis à divers examens afin d’identifier le statut des défunts, de connaître leur âge et leur état de santé, et de savoir s’ils avaient vraiment succombé à la peste. L’âge au décès a fortement surpris les chercheurs, car il s’agissait surtout d’enfants et d’adolescents. L’âge moyen des 15 individus est ainsi de moins de 18 ans, le plus jeune n’a vécu que 3 ou 4 ans, et seuls quatre d’entre eux dépassaient les 20 ans. En raison de leur jeune âge, il n’est pas forcément facile de distinguer s’il s’agissait de garçons ou de filles, mais cela a été possible pour sept d’entre eux : cinq garçons, deux filles.
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Des corps déjà abîmés par le travail
Bien qu’ils fussent encore très jeunes, leur santé n’était vraiment pas bonne, leur squelette portant la marque de lésions dégénératives, telle la spondylarthrose déformante, et même de lésions traumatiques, comme des fractures guéries. Tous avaient des dents cariées, voire manquantes, ou bien présentaient des abcès et des kystes dentaires non soignés.Une recherche de l’ADN de la bactérie Yersinia pestis, agent pathogène de la peste, sur leurs dents et sur la pipe d’argile a révélé cinq échantillons positifs. Cette découverte permet dans un premier temps de classer l’épidémie bâloise dans l’arbre phylogénétique de Yersinia pestis ; il apparaît ainsi que la souche prélevée se situe dans le même groupe que les épidémies de Londres (1560-1635) et de Marseille (1720-1722).
La létalité était la plus forte chez les jeunes garçons
Si la peste n’est pas décelable sur les 15 individus, le contexte d’inhumation parle cependant en faveur d’un enterrement d’urgence en lien avec une épidémie, tout comme l’âge des défunts, qui corrobore les chiffres établis par le médecin municipal Felix Platter (1536-1614) dans son rapport sur l’épidémie ayant sévi dans les faubourgs de Bâle en 1610-1611. « Avec 77%, la forte proportion d’enfants tombés malades et décédés est frappante, notent les chercheurs. Les femmes semblent avoir eu les meilleures chances de survivre à l’infection (environ 50%), tandis que les hommes affichaient un taux de létalité de 62%. Dans l’ensemble, environ 60% des personnes infectées avaient moins de 20 ans, et elles représentaient à peu près la même proportion parmi les personnes décédées. Pour les adolescents et les enfants, on observe un taux de létalité d’environ 72%, tandis que les adultes présentaient un taux de létalité plus faible, de 54%. »

Comparaison de la composition par âge issue des données sur la peste de 1610-1611 et du groupe de tombes étudiées. Crédits : Rindlisbacher et al., 2026, Antiquity
Des domestiques en ville et à la ferme
Ce que les archéologues peuvent en outre mettre en évidence, c’est que ces enfants et adolescents faisaient partie des classes inférieures. Leur état physique laisse entendre qu’ils étaient déjà soumis à des charges de travail importantes ; il s’agissait donc sans doute de domestiques, servantes, garçons et filles de ferme, qui pour certains d’entre eux n’avaient peut-être pas la citoyenneté bâloise, ce qui les excluait des soins dispensés à l’hôpital municipal.
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Travailler à tout prix, au risque de la contamination
Même si la ville de Bâle avait commencé à prendre des mesures restrictives après la vague de peste de 1610 (comme l’interdiction de se rendre au marché ou à l’église pour les personnes infectées), ces mesures n’étaient pas toujours respectées, en particulier par ceux qui ne pouvaient s’arrêter de travailler, commente dans un communiqué Laura Rindlisbacher, archéoanthropologue à l’université de Bâle et première auteure de l’étude : « Les personnes sans réseau social ou issues des classes défavorisées ne pouvaient tout simplement pas se permettre de respecter ces mesures. Elles vivaient dans des conditions d’exiguïté et d’hygiène aujourd’hui inimaginables, et devaient travailler pour subvenir à leurs besoins. »Cet exemple apporte ainsi la preuve que le statut social et l’état de santé sont déterminants dans les épisodes épidémiques, mais aussi que la société d’autrefois était prête à sacrifier de jeunes vies, par la surcharge de travail, le manque de soins et l’exclusion.
Source:
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