Dans le cadre du projet de recherche archéologique de la Plaine des Jarres (PJARP), initié en 2019, deux universités australiennes ont rejoint des chercheurs laotiens pour documenter cette zone archéologique en identifiant et en localisant les multiples sites qui s’y rattachent ; leur nombre a considérablement augmenté depuis. Il est admis qu’il s’agit de sites mégalithiques essentiellement préhistoriques comportant des jarres de tailles variables, mais aussi des disques sculptés et des rochers, jusqu’à présent datés entre la fin du deuxième millénaire avant notre ère et le 13e siècle de notre ère.
Les hypothèses avancées pour interpréter la fonction de ces jarres reposent essentiellement sur des fouilles réalisées sur quelques sites centraux, en particulier par l’archéologue française Madeline Colani au cours des années 1930. Cette dernière leur attribuait un rôle funéraire, une interprétation soutenue par les dernières recherches en date qui ont révélé des inhumations primaires et secondaires, et des restes carbonisés dans et autour des jarres investiguées.

Localisation du site 75 sur lequel se trouve la jarre fouillée, dans la province de Xieng Khouang, au Laos. Crédits : Skopal et al., Antiquity, 2026
La jarre contient un assemblage d’ossements et d’artefacts
Étant donné l’étendue de la plaine, et la variété des contenants, il est cependant possible que d’autres pratiques apparaissent sur des sites plus éloignés. C’est le postulat de la dernière étude dirigée par l’archéologue Nicholas Skopal, consacrée à une très grande jarre haute d’un mètre trente et large de deux mètres à sa base. Fouillée pendant trois années consécutives par tranche de dix centimètres, elle a révélé un assemblage des plus étranges, composé d’ossements humains et d’artefacts divers.La disposition des os le long des parois de la jarre et leur choix sélectif – crânes, mandibules, os longs – suggèrent une inhumation secondaire. D’après le calcul des anthropologues, au moins trente-sept individus sont représentés. Il s’agit aussi bien d’enfants (le plus jeune serait âgé d’environ un an et demi) que d’adultes, et certains présentent une particularité assez courante en Asie du Sud-Est : certaines de leurs incisives ont été arrachées.

La jarre avant la fouille. Crédits : Skopal et al., Antiquity, 2026
Des perles rapportées d’Inde et d’Égypte
Parmi les artefacts – tessons de poterie, couteau en fer, petite cloche en cuivre et dalles de pierre –, les plus signifiants sont assurément des perles de verre. Leur analyse chimique permet de retracer leur origine : certaines ont été fabriquées en Inde, d’autres en Égypte, et d’autres plus près, dans le sud-est de la Chine ou au Vietnam.La plupart datent de la période comprise entre 900 et 1200 de notre ère, mais celles venues d’Égypte sont bien plus anciennes, remontant à une période comprise entre 300 avant et 300 de notre ère. Il faut donc envisager qu’elles aient été réutilisées dans un cadre funéraire ultérieur.
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Les ossements ont été déposés dans la jarre pendant plus de deux siècles
Soumis à une datation directe au radiocarbone, des échantillons d’os, de dents et de charbon de bois prélevés dans la jarre indiquent effectivement une période d’utilisation tardive et prolongée : entre 890 et 1160 de notre ère, soit pendant plus de deux siècles ! Ce qui permet aux chercheurs de retracer des pratiques funéraires complexes et le rôle de cette jarre dans un rituel en plusieurs temps : « La disposition des restes squelettiques semble indiquer que cette jarre a pu servir d’ossuaire pour la collecte de sépultures secondaires, analysent-ils dans la revue Antiquity. Le regroupement des os longs autour des parois de la jarre et la présence réduite d’éléments squelettiques plus petits et plus fragiles suggèrent que les individus ont été déposés après que la décomposition du corps a eu lieu ailleurs. De plus, l’absence générale d’os articulés et le mélange des éléments à l’intérieur de la jarre suggèrent une séquence funéraire en plusieurs phases plutôt qu’un événement unique. »

La jarre lors des fouilles : photographie aérienne des os contenus dans la jarre (A) ; fragments de crâne (B et C) ; modèle photogrammétrique (D). Crédits : Skopal et al., Antiquity, 2026
Un rituel en plusieurs temps et sur plusieurs sites
Dans la mesure où les ossements préservés dans la jarre sont partiels, il est possible que les autres restes squelettiques aient été transportés ailleurs : vers un lieu de culte ou la maison du défunt, une tradition funéraire attestée en Asie dès 500 avant notre ère. Le rituel impliquerait donc plusieurs temps et plusieurs lieux, de même que plusieurs jarres sans doute.Les chercheurs envisagent ainsi que des jarres plus petites, retrouvées vides, aient pu servir de réceptacle aux inhumations primaires, destinées à la décomposition initiale des corps. « Après la décomposition, les restes squelettiques ont peut-être ensuite été transférés dans des jarres en pierre plus grandes (dépôt secondaire), puis retirés pour être réinhumés ailleurs », présument-ils en voulant tout de même rester prudents. Étant donné la temporalité longue de leur utilisation, ils émettent également l’hypothèse qu’elles « aient été construites par une population antérieure, puis réutilisées par des groupes ultérieurs », ce qui pourrait également expliquer les difficultés à les dater directement avec certitude.

Vues aériennes de la jarre (A) et de la tranchée adjacente (B) indiquant l’emplacement des artefacts récupérés sur le site ; sélection d’artefacts (C, D). Crédits : Skopal et al., Antiquity, 2026
Le plateau se situerait sur une ancienne route commerciale
Reste la question de savoir pour quelles raisons ces jarres jonchent précisément le plateau de Xieng Khouang. Les perles servent ici d’indices pour révéler que la population qui a inhumé ses défunts au nord du plateau était reliée à un vaste réseau d’échanges incluant l’Asie du Sud-Est, l’Inde, l’Égypte et le Proche-Orient. Le plateau faisait-il donc partie de cette géographie commerciale ? C’est ce que conjecturent les chercheurs, arguant que « les jarres étaient peut-être stratégiquement positionnées à des points nodaux le long des routes terrestres reliant l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud-Est, bien au-delà des centres de plaine généralement associés au commerce du premier millénaire de notre ère ».
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Un ossuaire familial ?
Il faut tout de même admettre que la jarre examinée est hors du commun, alors est-elle représentative d’une tradition commune, ou bien révélatrice d’une spécificité ? Pour le savoir, les archéologues continuent d’explorer les moindres indices récoltés dans le récipient funéraire. Ils entament à présent l’analyse des restes squelettiques, afin de détecter d’éventuels liens biologiques entre eux. « Compte tenu du nombre d’individus représentés, il semble probable que ces jarres aient appartenu à des familles ou à des groupes familiaux élargis et qu’elles aient constitué des lieux de retour où des rites ancestraux étaient observés au fil des générations », présument-ils.Si tel était le cas, il s’agirait donc d’une sorte de « tombeau » familial ou collectif entretenu sur des générations, une façon de faire perdurer les siens par-delà les siècles malgré des conditions environnementales accélérant la décomposition des corps.
Source:
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