« Des travaux démontrent depuis longtemps que les inégalités sociales se répercutent sur la santé », affirme Rozenn Colleter, archéoanthropologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) et première auteure de l’étude. « Parce que mon quotidien est de travailler avec des squelettes, je me suis demandé de quelle manière les os pouvaient encore traduire ces inégalités. Les isotopes se sont avérés être une excellente source de données continues. »
Et des données, Rozenn Colleter et Klervia Jaouen, spécialiste en géochimie isotopique, en ont trouvé beaucoup : pas moins de 12.281 squelettes adultes issus de 393 sites archéologiques d’Europe et du bassin méditerranéen, datés du néolithique au Moyen Âge tardif, ont fait l’objet de leur analyse. En ligne de mire : les isotopes stables de l’azote et du carbone présents dans le collagène osseux, qui permettent de reconstituer une partie du régime alimentaire des individus. « Pour faire simple, plus la proportion d’azote dans les os d’une personne est élevée, plus sa consommation de protéines animales – viande, poisson, produits laitiers – a été importante au cours de sa vie » , explique l’archéoanthropologue. Même principe pour le carbone, qui, lui, est révélateur de la consommation de végétaux.
Un problème restait néanmoins à régler, avant de tirer des conclusions de ces milliers de compositions isotopiques. « On ne peut pas comparer des données d’un site à l’autre, d’une période à l’autre », avertit Rozenn Colleter. En effet, de nombreux facteurs comme le climat, les pratiques agricoles ou encore la nature des sols modifient la signature isotopique locale. « Par exemple, le fumage ou le stress métabolique peuvent influencer les compositions isotopiques et, par conséquent, les références locales pour une période donnée. »
Il a, en outre, été démontré que la grossesse réduisait la signature isotopique en azote des femmes alors même qu’elles ne changeaient pas leur alimentation. Dès lors, les femmes enceintes peuvent apparaître, à tort, comme consommant moins de viande. « En somme, il y a un bruit de fond qui empêche de mettre toutes les données sur le même plan. »
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L’interdécile, outil d’évaluation emprunté à l’économie
Pour contourner cette difficulté, l’équipe a emprunté un outil aux économistes : le rapport interdécile. Concrètement, les chercheurs ont comparé, dans chaque population, les 10 % d’individus ayant les valeurs isotopiques les plus élevées – tant pour l’azote que pour le carbone – aux 10 % les plus faibles. De quoi mesurer les écarts alimentaires à l’intérieur d’un groupe, et permettre de comparer ces écarts entre des sites très différents. « C’est un indice très utilisé en économie pour mesurer les inégalités, mais qui peut tout à fait fonctionner en archéologie », pointe la chercheuse.
Une fois ces extrêmes identifiés, l’équipe a regardé qui les composait… et a été surprise de constater que pour la très grande majorité des périodes, les hommes étaient surreprésentés parmi ceux qui consomment le plus de protéines animales, tandis que les femmes dominaient presque systématiquement le groupe inverse.
À Saint-Doulchard (Cher), une sépulture collective datant du néolithique récent a fourni des données à l’équipe de Rozenn Colleter. Crédit : AURE PECQUEUR/INRAP
« On ne s’attendait pas à ce que cette répartition par sexe soit aussi marquée, ancienne, et systématique d’un point de vue chronologique », confesse Rozenn Colleter. Le constat est marquant pour le néolithique, période qui voit apparaître l’agriculture et l’élevage en Europe. Contrairement à l’image d’un âge déjà fortement hiérarchisé, les sociétés néolithiques apparaissent comme les plus égalitaires de toute la série étudiée, de sorte que les écarts alimentaires entre les plus favorisés et les moins favorisés y sont faibles. Mais cette relative égalité s’arrête aux frontières du sexe.
Chez les individus ayant les signatures isotopiques les plus riches en protéines animales (qui ne sont donc pas beaucoup plus élevées que les plus faibles), les hommes sont largement majoritaires. À l’âge du fer notamment, les hommes représentent 70 à 80 % du décile supérieur. Plus globalement, les hommes ont entre 1,5 et 3 fois plus de chances d’appartenir au groupe consommant le plus de protéines animales, selon les périodes.
À l’inverse, les femmes dominent dans les déciles les plus faibles, puisqu’elles représentent 60 % et 75 % des individus ayant les régimes les plus pauvres en protéines animales. « Cela montre que même dans des sociétés globalement égalitaires, il existait déjà des différences entre les sexes », souligne Rozenn Colleter.
Pour chaque période, une surreprésentation
Cette infographie compare, pour chaque période, la répartition hommes-femmes et leurs niveaux de consommation de protéines animales estimés par les isotopes. En noir, le ratio des sexes dans l’échantillon (plus la barre côté hommes est longue, plus les hommes sont nombreux). En couleur, un indice de surreprésentation pour la consommation de carbone et d’azote selon le sexe. En orange opaque, les déciles supérieurs (D90) de l’indice de carbone, et en orange translucide les déciles inférieurs (D10). En vert, les mêmes déciles pour l’indice d’azote, indicateur direct de la consommation de protéines animales (opaque = D90, translucide = D10).
On observe que les hommes sont majoritaires dans toutes les périodes. Surtout, ils sont plus souvent dans les déciles supérieurs (D90), donc les plus gros consommateurs de protéines animales, tandis que les femmes se retrouvent davantage dans les déciles inférieurs (D10), correspondant aux plus faibles consommations.

Plus une barre est décalée vers la droite, plus les hommes sont surreprésentés dans le groupe considéré. Crédit : BRUNO BOURGEOIS
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Les inégalités alimentaires reflètent les hiérarchies sociales
À partir de l’âge du bronze, vers 2200 avant notre ère, les inégalités s’accentuent nettement : les écarts alimentaires augmentent en même temps que se développent les premières grandes hiérarchies sociales, la militarisation des sociétés et les prémices des États. Mais ce sont durant l’âge du fer, l’Antiquité et la fin du Moyen Âge que ces différences culminent.
Dès lors, dans certaines populations, les 10 % d’individus les plus favorisés consomment jusqu’à deux fois plus de protéines animales que les 10 % les moins favorisés ! « L’Antiquité constitue toutefois un cas particulier « , précise l’archéoanthropologue. Les inégalités entre hommes et femmes y sont un peu moins marquées, même si les écarts entre classes sociales, eux, deviennent plus forts. « En bref, il y a moins de différence entre les sexes, mais davantage entre riches et pauvres à la période antique », résume la chercheuse. Au Moyen Âge, les écarts entre les sexes repartent à la hausse. Et là encore, les hommes restent plus nombreux dans les catégories les mieux nourries.
Pour quelles raisons ce fossé entre les hommes et les femmes perdure-t-il depuis les prémices de l’histoire ? La biologie ne suffit pas : aucune étude nutritionnelle n’ayant jamais montré que les femmes ont intrinsèquement moins besoin de protéines animales que les hommes, les besoins étant comparables à poids égal. « Aussi, le simple fait que les courbes varient selon les périodes laisse entendre que l’écart intersexe est dû à des facteurs culturels, économiques ou religieux », déduit Rozenn Colleter.
« L’histoire de la gastronomie parle surtout de l’aristocratie, mais même dans les banquets – dans le symposion grec notamment -, les femmes ne sont pas là, contextualise de son côté Fabian Müllers, historien de l’alimentation et chargé d’enseignement à l’université d’Angers et de Tours. Le milieu où l’on festoie est un milieu d’hommes. Durant l’Antiquité, une femme présente à un symposion, c’est une femme esclave, ou, dans le convivium romain, une matrone [femme mariée] si son mari est présent. » L’imagerie médiévale montre, elle, que l’absence féminine autour des tables perdure. « La femme est sous-représentée dans l’iconographie des événements festifs liés à l’alimentation, hormis des banquets spécifiques ou des repas de noces », précise l’historien. Mais si elle est bien nourrie, son régime alimentaire est assurément moins carné.
Mystère au couvent des Jacobins de Rennes
Si la majorité des sites étudiés montrent que les hommes ont davantage accès aux protéines animales, environ 5 % des sites recensés dans l’étude présentent la situation inverse : les femmes y apparaissent parmi les individus ayant les signatures isotopiques les plus riches. Le cas le plus frappant est celui du couvent des Jacobins de Rennes, qui abrita dès le 14e siècle une communauté de religieuses. « Les centaines de squelettes retrouvés révèlent que les femmes consommaient plus de protéines animales que les hommes présents sur le site », rapporte Rozenn Colleter. Un résultat qui s’explique par la nature de la population étudiée. « Dans un couvent, on a une population hyper sélectionnée et, dans le cas des Jacobins, aisée. Ce ne sont pas des femmes représentatives de l’ensemble de la société. «
L’archéologue Rozenn Colleter devant un des squelettes mis au jour sur le site des fouilles en 2013. Crédit : DAMIEN MEYER / AFP
De la viande pour les malades et les femmes enceintes
L’une des explications possibles se trouve dans les vertus que l’on attribue à la viande. « Au Moyen Âge, on estime que la force physique s’y trouve, éclaire Fabian Müllers. C’est pourquoi on peut donner de la viande aux malades mais aussi aux femmes enceintes et allaitantes, même durant les jours de Carême et de jeûne. » La force physique, une qualité requise chez les hommes, quelle que soit leur classe sociale…
Pour Rozenn Colleter, l’intérêt de cette étude dépasse en tout cas largement la seule question de la viande. Elle montre que les inégalités entre les sexes sont anciennes, durables et variables selon les contextes, mais aussi qu’elles n’ont rien d’inévitable. Et pour cause, certaines sociétés semblent avoir limité les différences, quand d’autres les ont au contraire accentuées.
Ses travaux ont également soulevé un mystère : celui du déséquilibre hommes-femmes observé dans le nombre même d’individus étudiés. « Dans notre vaste échantillon, les hommes sont plus nombreux que les femmes, sans raison évidente, alors qu’en toute logique, on devrait avoir un ratio équilibré entre les sexes », relève Rozenn Colleter. S’agit-il d’un biais de conservation des os ? Ou d’une différence liée aux pratiques funéraires ? « La question reste ouverte « , reconnaît la chercheuse.
L’équipe souhaite désormais appliquer sa méthode à d’autres régions du monde, notamment aux Amériques ou à l’Inde, où les habitudes alimentaires sont très différentes. « Pendant des siècles, les protéines animales ont été davantage captées par les plus puissants et aujourd’hui encore, dans de nombreuses régions du monde, l’accès aux aliments les plus coûteux reste profondément inégal, conclut Rozenn Colleter. Mais cette ancienneté et cette persistance des inégalités alimentaires, en particulier celles liées au sexe, restent définitivement mal comprises. «
La taille des maisons, indice de richesse
L’idée de mesurer les inégalités alimentaires avec un indice statistique provient d’un autre domaine de l’archéologie. Rozenn Colleter s’est inspirée des travaux de l’archéologue américain Timothy Kohler, qui étudie depuis plusieurs années les écarts de richesse à partir… de la taille des maisons. Son raisonnement est simple : dans une même société, de fortes différences entre les habitations traduisent souvent de fortes inégalités économiques. En comparant des milliers de maisons d’Europe, des Amériques ou d’Asie, là encore sur 10.000 ans, Timothy Kohler a montré que les inégalités étaient d’abord faibles, puis augmentaient avec la complexification des sociétés, tout particulièrement en Europe et, enfin, diminuaient parfois. « Nous avons repris sa méthode, explique Rozenn Colleter. Lui comparait les maisons ; nous, nous avons comparé les isotopes des os. » Avec un même objectif : convertir des indices archéologiques disparates en outils capables de mesurer les inégalités à travers le temps.
Source:
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