L’exposition entend prendre au sérieux une émotion souvent jugée mineure. « Pourquoi et comment les œuvres d’art nous font-elles du bien ? » : c’est la question posée par le musée, qui inscrit cette réflexion dans une histoire longue, de l’Antiquité à nos jours. Le parcours s’intéresse à la symbolique des animaux, à la représentation des bébés, aux figures enfantines, aux fleurs, aux chats, aux peluches, aux sucreries, mais aussi aux univers contemporains du cute et du kawaii.
Des chats égyptiens au kawaii
Le Louvre-Lens rappelle qu’en 2014, l’inventeur du Web, Tim Berners-Lee, interrogé sur ce qui l’avait le plus surpris dans le développement d’Internet, avait répondu : « Le succès des vidéos de chats ». Cette remarque sert de point d’entrée à une exposition qui veut montrer que le mignon n’est pas seulement un phénomène numérique ou commercial, mais une émotion profondément humaine, étudiée aujourd’hui par la psychologie et les neurosciences.
Le parcours se présente comme une traversée sensible et immersive. Il explore les « multiples visages du mignon » dans l’art : la gaieté des putti, l’innocence de l’enfance, l’attrait des animaux, le plaisir des couleurs, la douceur des matières ou encore la fascination contemporaine pour les paillettes, les formes rondes et les univers pop. Des dispositifs participatifs permettront aussi aux visiteurs de tous âges d’expérimenter directement les mécanismes sensibles à l’œuvre dans cette esthétique.
L’exposition réunira des œuvres anciennes et contemporaines, en faisant dialoguer des objets très éloignés dans le temps. Des chats égyptiens, des stèles antiques représentant des enfants, des portraits de Théodore Géricault ou d’Auguste Renoir, des créatures lisses et colorées de Jeff Koons et Philippe Katerine, des scènes d’amours peintes par Nicolas Poussin, des hommages à Rosa Bonheur, des images d’Agnès Varda ou de William Wegman, les compagnons à quatre pattes de Cindy Sherman et les monstres de Takashi Murakami entreront ainsi dans une même histoire du plaisir visuel.
On y croisera La Fabrik de Philippe Katerine, issue de Mr Rose selfie ; Gabrielle et Jean d’Auguste Renoir ; Mère et enfant de Tamara de Lempicka ; un Enfant jouant avec son pied de Martin Claude Monot ; une stèle funéraire attique représentant un petit garçon ; le Concert d’amours de Nicolas Poussin ; un jouet en forme de hérisson provenant de Suse ; le Lapin à l’oreille dressée d’Édouard Marcel Sandoz ; ou encore Madame de Pompadour née Poisson de Cindy Sherman.
Les œuvres contemporaines prolongent cette exploration du mignon comme langage visuel. Pierre et Gilles sont représentés avec Le petit fleuriste (Victor Weinsanto) ; Liliana Porter avec Untitled (The Weaver) ; William Wegman avec Armed and Matching ; Annette Messager avec Faire des cartes de France ; Charles Hascoët avec Labubu #1 ; Mireille Blanc avec Crêpes smarties ; Will Cotton avec Out of the Woods ; Mike Kelley avec Memory Ware Flat #17 ; ou encore Takashi Murakami avec Yume Lion (The Dream Lion).
Le mignon n’est jamais innocent
L’exposition ne se limite donc pas aux beaux-arts au sens classique. Elle inclut aussi des objets, des images issues de la culture populaire, des œuvres proches du design, du jouet, de la photographie mise en scène ou du livre.
Mais le musée insiste aussi sur l’ambivalence du mignon. Derrière son apparente innocence, cette esthétique peut devenir un outil de consommation ou de propagande. Les formes douces, les visages arrondis, les couleurs sucrées et les objets attendrissants révèlent aussi une dimension critique ou politique, notamment lorsque les artistes contemporains détournent ces codes pour interroger les violences sociales, les non-dits, les identités, les fragilités ou les tensions du monde actuel.
Cette ambivalence traverse plusieurs œuvres annoncées : les doudous-amers du « sucre » peint par Chardin comme Mireille Blanc, mais aussi les photographies de guerre ou les images contemporaines d’animaux associés aux conflits. Une photographie de marine américain pendant la guerre de Corée, comme un portrait réalisé en Ukraine montrant un soldat avec un chat, rappelant que la tendresse peut aussi surgir au cœur de situations violentes.
L’exposition propose ainsi de comprendre le mignon non comme une fuite hors du réel, mais comme une manière de l’affronter. Face au sombre, à l’agressivité ou au tragique, les artistes font cohabiter douceur et révolte. Le Louvre-Lens présente cette traversée comme une manière de retrouver « le plaisir éprouvé face aux œuvres » et de redécouvrir la puissance de l’art à nous émouvoir, nous rassembler et nous consoler.
Crédits photo : Laurence GEAI, Le Monde, En Ukraine, chats et chiens sont de fidèles compagnons d’armes, 2024, tirage photographique. Louvre-Lens.
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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