Ce n’est pas la première fois qu’un contre-événement se constitue face aux grands rendez-vous institutionnels de l’IA. En février 2025, un Contre-sommet de l’IA avait déjà été organisé au Théâtre de la Concorde, à Paris, en marge du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle tenu au Grand Palais.
Environ 750 personnes s’y étaient réunies pour discuter environnement, traduction, travail et conséquences sociales de l’IA, dans un climat décrit comme traversé par « une très forte inquiétude, souvent minimisée ».
L’événement de juin est cette fois organisé en réaction directe au Grand Sommet « IA avec nous », porté par la Région Hauts-de-France. Celui-ci doit se tenir le 12 juin à Lille, avant un festival régional déployé jusqu’au 19 juin. Les organisateurs présentent ce rendez-vous comme « le second temps fort français de l’IA, 18 mois après Paris », avec l’ambition de « décider ensemble de l’IA que nous voulons ».
Une critique venue des métiers de la traduction
Le collectif En Chair et en Os inverse la formule : « l’IA ne se fera pas avec nous ». Les organisateurs contestent l’idée d’une intelligence artificielle « utile et responsable », expression employée par le sommet régional, et y voient au contraire une contradiction. À leurs yeux, le fonctionnement des systèmes d’IA repose sur l’extraction massive de données, de minerais et sur l’exploitation humaine.
En Chair et en Os réunit des traductrices et traducteurs mobilisés pour une traduction humaine. Créé en 2023, il rassemble des professionnels de l’édition et de l’audiovisuel opposés à la généralisation de traductions produites ou prétraitées par intelligence artificielle.
Depuis 2025, le collectif recueille aussi des témoignages de traducteurs et traductrices sur les effets de l’IA générative dans leur vie professionnelle. Sur son site, En Chair et en Os évoque une « imposition de l’IA générative » dans les métiers de la traduction et publie une série de textes consacrés à la dépossession, au mépris et aux moyens d’agir.
Cette position prolonge une mobilisation déjà adressée au monde du livre. En décembre 2024, le collectif avait publié des ressources à destination des libraires et des traducteurs, invitant à les « consulter, imprimer, partager, distribuer ».
Dans le texte d’appel de l’anti-sommet, En Chair et en Os élargit cependant son propos. Le collectif affirme s’opposer à l’intelligence artificielle dans ses métiers, mais aussi porter un regard critique plus général sur une technologie désormais présente dans le travail, la santé, la culture, l’éducation, la politique, la science ou les services publics. Il pointe des effets sur l’emploi, la santé mentale, l’apprentissage, l’environnement, ainsi que sur la surveillance et les usages militaires.
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Une journée contre l’intelligence artificielle
L’anti-sommet s’ouvrira à 10h30. La première table ronde, de 11h à 12h30, portera sur « l’IA, le savoir et la création », avec Antoine, enseignant, Marie Van Effenterre, traductrice et membre de l’ATESS, l’écrivaine Pauline Harmange et l’illustratrice Solène Cerise. La discussion sera modérée par Romuald Muzard, de l’Association pour l’écologie du livre. En parallèle, un premier atelier technocritique sera proposé aux enfants de 6 à 12 ans.
De 12h30 à 14h30, la journée reprendra avec une table ronde consacrée à la « matérialité et militarisation de l’IA ». De 14h30 à 16h, elle réunira Paola Sedda, sociologue du numérique et membre du collectif Guerre à la guerre, Max, militant contre le nucléaire et son monde, ainsi qu’un collectif écologiste. La modération sera assurée par Julien Chandelier, sociologue du numérique.
La troisième table ronde, programmée de 16h30 à 18h, abordera « l’IA et le travail ». Y participeront Juan Sebastian Carbonell, sociologue du travail, Pierre Girard, traducteur et membre d’En Chair et en Os, ainsi que Sandrine Larizza, syndiquée CGT France Travail. La discussion sera animée par Tristan Pellion, chercheur en philosophie. Un second atelier technocritique, destiné aux enfants à partir de 6 ans, aura lieu au même moment dans la petite salle.
La soirée se poursuivra avec le drag show Intelligence naturæl, présenté de 20h30 à 22h30 par Mouskoutchou. Un village associatif réunira notamment l’Association pour l’écologie du livre, Guerre à la guerre, Chtinux, CLX et En Chair et en Os. La Chouette librairie proposera également une sélection de références technocritiques.
Les organisateurs annoncent aussi vouloir recueillir les « doléances » du public au sujet de l’intelligence artificielle. L’idée est de faire remonter, au-delà des interventions d’experts ou de militants, les inquiétudes, expériences et refus formulés par les personnes présentes.
Le collectif est de son côté formel : alors que « le sommet de l’IA s’invite à Lille », il serait nécessaire d’ouvrir un espace collectif pour discuter d’une technologie présentée comme « évidente et inéluctable ». En Chair et en Os entend ainsi rappeler que l’IA « n’est ni un progrès ni une fatalité ».
Les Hauts-de-France, territoire stratégique de l’IA
La mobilisation prend place dans une région devenue stratégique pour les infrastructures numériques. Le Grand Sommet « IA avec nous » s’inscrit dans une politique régionale qui veut faire des Hauts-de-France un territoire majeur de l’intelligence artificielle et des data centers. Les organisateurs du sommet annoncent environ 100 initiatives labellisées pendant la semaine de festival.
Cette orientation s’appuie notamment sur des projets d’infrastructures lourdes. En mai 2025, Le Monde rapportait que les Hauts-de-France ambitionnaient de devenir une « vallée européenne de l’intelligence artificielle », avec une capacité électrique cible de plus de 2 gigawatts. La région compte 16 des 65 sites identifiés par l’État pour accueillir des centres de données.
Le projet le plus emblématique concerne Cambrai. Le fonds canadien Brookfield, via Data4, prévoit un data center sur le site E-Valley, installé sur une ancienne base militaire. À terme, l’installation nécessiterait une puissance électrique d’un gigawatt, soit plus que la production d’un réacteur de la centrale nucléaire de Gravelines.
Une réponse au discours de l’innovation
Le sommet régional promet de réunir des « leaders qui font l’IA » afin d’« accélérer ses usages » et de construire un modèle « utile et responsable ». Pour En Chair et en Os, cette accélération répond surtout aux besoins de ceux qui tirent profit de ces technologies. Le collectif refuse l’idée d’une IA d’utilité publique et estime qu’elle sert d’abord des pouvoirs économiques et politiques déjà dominants.
Cette critique rejoint les inquiétudes déjà portées par les traducteurs face à la « post-édition », qui consiste à confier à des professionnels la relecture de traductions produites par des outils automatiques. Le collectif y voit une dégradation des conditions de travail, une uniformisation des textes, des pertes de qualité, des biais et une logique productiviste appliquée aux livres.
L’anti-sommet entend donc déplacer la discussion. Il ne s’agit pas seulement de demander comment encadrer l’IA, mais de questionner son utilité, ses coûts humains, écologiques et sociaux, ainsi que les métiers et savoirs qu’elle transforme déjà.
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Le rendez-vous de juin se tiendra à Houblons-nous, 50 rue de Cassel, à Lille, près du métro Bois-Blancs. L’entrée est libre, avec inscription souhaitée à l’adresse antisommetdelia@mailo.com.
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Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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