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Festival de Cannes 2026 : rencontre avec ceux qui font vibrer la Croisette en musique

La 79e édition du Festival de Cannes 2026 s’est refermée le 23 mai sur un cru jugé un peu poussif, marqué par quelques auteurs établis qui ont passé à côté et quelques jeunes prometteurs qui ont raté la marche. Mais la sélection n’a pas manqué de films qui nous ont galvanisés, émus, soufflés — et parfois les trois en même temps. Du chef-d’œuvre blasphématoire restauré au portrait magistral sur l’humanité du soin, en passant par la révélation queer du clubbing new-yorkais : voici les 10 meilleurs films vus à Cannes 2026.

« All of a Sudden »

« All of a Sudden » de Sébastien Lifshitz, à Cannes 2026. © Diaphana Distribution

Tous ceux qui ont vu Happy Hour (2015) et l’oscarisé Drive My Car (2021) vous le diront : Ryusuke Hamaguchi est l’un des cinéastes les plus brillants sortis du Japon ces dernières années. Et même ces œuvres complexes et bouleversantes ne vous prépareront pas à ce récit de plus de trois heures sur le lien entre une administratrice française de santé (Virginie Efira) et une dramaturge japonaise (Tao Okamoto) en phase terminale de cancer. C’est une étude intime à deux personnages — ce n’est pas pour rien qu’Efira et Okamoto ont décroché conjointement le Prix d’interprétation féminine de Cannes 2026 — et un long plaidoyer pour une approche plus digne et plus humaine du soin aux malades et aux personnes âgées. Hamaguchi rappelle une fois encore que peu de choses sont aussi prenantes que d’observer des gens communiquer en profondeur ; et on ne croirait jamais qu’une séquence de vingt minutes avec un tableau blanc et un cours improvisé sur le capitalisme puisse être l’une des choses les plus captivantes vues depuis des lustres — et pourtant !

« The Beloved »

« The Beloved » de Yorgos Lanthimos, à Cannes 2026.

« The Beloved » de Yorgos Lanthimos, à Cannes 2026. © Cannes Film Festival

Un cinéaste fait jouer sa propre fille, comédienne, dans son nouveau film d’époque, et la tension monte entre eux. Sur le papier, cet entrant en compétition espagnol à Cannes 2026 ressemble à une simple variation sur le coup de cœur cannois de l’an dernier, Sentimental Value. Mais Rodrigo Sorogoyen, qui revient après The Beasts (2022), pousse ce scénario beaucoup plus loin. Le film est une charge contre l’idée que les génies créatifs auraient un blanc-seing pour leurs comportements toxiques, et un regard sans concession sur la fabrique des plateaux de cinéma. Dès l’ouverture, une longue conversation entre l’auteur odieux campé par Javier Bardem et l’étoile réticente jouée par Victoria Luengo, filmée en plans rapprochés alternés à la manière d’un match de tennis verbal, on sent qu’on est entre les mains d’un maître. Les deux têtes d’affiche sont éblouissantes, et c’est probablement la meilleure chose que Bardem ait faite sans coupe de cheveux improbable et lancer de pièce.

« Ben’imana »

« Ben'imana » de Joël Karekezi, à Cannes 2026.

« Ben’imana » de Joël Karekezi, à Cannes 2026. © Cannes Film Festival

La section Un Certain Regard du festival a toujours été un excellent terrain pour repérer les futurs poids lourds du cinéma mondial, et la sélection Cannes 2026 a offert à la fois une ouverture étoilée (Teenage Sex and Death at Camp Miasma) et le film qui a fait le plus parler de tout le festival (Club Kid). Mais le trésor caché était cette charge implacable de la cinéaste rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo sur la vérité et la réconciliation autour du génocide tutsi de 1994. Notre héroïne, Veneranda (Clémentine U. Nyirinkindi), croit que justice peut désormais être rendue par les tribunaux. Sa sœur (Isabelle Kabano), elle, est exaspérée par le système comme par les thérapies de groupe censées aider les survivants. Les choses se compliquent encore quand la fille de Veneranda (Kesia Kelly Nishimwe) tombe enceinte de son petit ami hutu. Impossible de croire qu’il s’agit du premier long métrage de Dusabejambo, tant elle utilise les gros plans comme des bombes émotionnelles à retardement.

« Club Kid »

« Club Kid » de Luca Guadagnino, à Cannes 2026.

« Club Kid » de Luca Guadagnino, à Cannes 2026. © A24

La révélation de Cannes 2026, signée par le scénariste-réalisateur-acteur Jordan Firstman — alias le styliste Charlie de la série I Love L.A. — a été présentée tôt dans le festival dans la section Un Certain Regard, et a immédiatement installé son créateur triple-casquette en coqueluche de l’événement. Une vraie bouffée d’air frais, ironique vu que son intrigue, elle, ne l’était pas spécialement : un organisateur de soirées (Firstman) toujours dans le rythme du soir-au-matin à la trentaine se voit contraint de grandir quand il découvre qu’une nuit défoncée dix ans plus tôt l’a accidentellement transformé en père. Surprise : le grand enfant se rapproche de son fils (Reggie Absolom) et se découvre un don pour le rôle de tuteur, avant que des complications juridiques ne viennent tout chambouler. Certains ont comparé ce film à une version queer-NYC clubbing de Kramer contre Kramer. Pas étonnant qu’A24 ait remporté une enchère à cinq pour les droits.

« Fatherland »

« Fatherland » de Maciek Hamela, à Cannes 2026.

« Fatherland » de Maciek Hamela, à Cannes 2026. © Agata Grzybowska/Mubi

En 1949, le célèbre écrivain Thomas Mann (Hanns Zischler) revient dans son Allemagne natale — désormais bifurquée — pour recevoir un prix et donner une conférence sur son héros, Johann Wolfgang von Goethe. Il emmène avec lui sa fille, Erika (Sandra Hüller), comme compagne de voyage. Mais les temps ont changé pour ce pays d’après-guerre, et l’écrivain en exil se retrouve soudain étranger dans une terre étrange et profondément déchirée. Le réalisateur polonais Paweł Pawlikowski (Cold War) livre un road movie en noir et blanc d’une beauté absolue, qui fonctionne aussi comme un drame père-fille. C’est un rappel saisissant qu’on ne rentre jamais vraiment chez soi, et que l’Histoire peut rendre caduque la culture qu’on chérissait. Une nouvelle preuve que Sandra Hüller, à peine sortie de sa démonstration qu’elle est l’une des meilleures interprètes du catalogue de Harry Styles, fait partie des plus grandes actrices en activité. Magnifique, du début à la fin.

« Les Diables » de Ken Russell

« Ken Russell's The Devils » (1971), restauré par Mark Kermode, à Cannes 2026.

« Ken Russell’s The Devils » (1971), restauré par Mark Kermode, à Cannes 2026. © Cannes Film Festival

La section Cannes Classics du festival Cannes 2026 a toujours été un cadeau pour les cinéphiles avides de redécouvrir d’anciens films restaurés ou de rares projections de raretés. Cette année, elle a offert l’un des sésames les plus convoités de la Croisette : une projection unique de la version intégrale du chef-d’œuvre blasphématoire de Ken Russell (1971) sur un prêtre du XVIIᵉ siècle (Oliver Reed, plus moustachu que jamais) qui rend tout le couvent de Loudun, en France, en émoi. Sa popularité et son influence sur la cité lui valent aussi quelques ennuis avec le tristement célèbre cardinal de Richelieu — et l’Histoire peut témoigner que l’affaire se termine mal. Dire que ce film a fait polémique reviendrait à constater que King Kong était un singe XXL : il a été lourdement censuré à sa sortie et carrément interdit dans de nombreux pays. Le critique et fan absolu Mark Kermode est parvenu à retrouver plusieurs scènes-clés manquantes.

« Maverick: The Epic Adventures of David Lean »

« Maverick : The Epic Adventures of David Lean » d'Alex Holmes, à Cannes 2026.

« Maverick : The Epic Adventures of David Lean » d’Alex Holmes, à Cannes 2026. © Cannes Film Festival

Il y a quelque chose à dire sur l’art de brosser le portrait d’un cinéaste qui rend hommage à la fois à l’œuvre et à l’homme — réussir un produit final qui ne soit ni hagiographique, ni un bonus DVD formaté, ni un check-list besogneux est plus difficile qu’il n’y paraît. Le documentaire de Barnaby Thompson sur David Lean, présenté à Cannes 2026, en est un parfait exemple. Son retour sur l’homme derrière Lawrence d’Arabie et Docteur Jivago retrace avec maestria son parcours, du monteur très demandé au réalisateur britannique en activité et expert des adaptations de Dickens (Les Grandes Espérances, Oliver Twist), jusqu’au maestro oscarisé du film à grand spectacle. Il n’a pas peur de devenir personnel, mordant (il y a une archive où Lean raconte une anecdote sur le National Society of Film Critics qui vous fera vous tortiller à vie), et de montrer son sujet sous un jour très peu flatteur.

« Minotaur »

« Minotaur » de Carlos Reygadas, à Cannes 2026.

« Minotaur » de Carlos Reygadas, à Cannes 2026. © Cannes Film Festival

Remake de La Femme infidèle de Claude Chabrol transposé dans la Russie de Poutine, le dernier d’Andreï Zviaguintsev (Leviathan, Faute d’amour) conserve les fondamentaux de la matrice : un homme d’affaires (Dmitri Mazourov) soupçonne sa femme (Iris Lebedeva) d’avoir une liaison. Une confrontation, puis une dissimulation s’ensuivent. Mais au-dessus de ce thriller plane le spectre de la guerre en Ukraine, qui s’invite dans de petits détails parlants : un panneau de recrutement à l’arrière-plan, un soldat blessé entrevu dans la rue. On finit par comprendre que, dans une société complètement corrompue du sommet à la base et privée de boussole morale, un meurtre n’est plus vraiment un drame existentiel. La seule histoire derrière le retour de Zviaguintsev au cinéma est déjà un drame à elle seule, et ce récit a justement quitté Cannes 2026 avec le Grand Prix, en deuxième position.

« Paper Tiger »

« Paper Tiger » de Bill Condon, à Cannes 2026.

« Paper Tiger » de Bill Condon, à Cannes 2026. © Neon

Cannes adore James Gray — cinq de ses films précédents y ont été présentés en compétition, et à Cannes 2026, le réalisateur d’Armageddon Time livre une fois encore un récit de crime et de ville qui fonctionne aussi comme une capsule sociologique. Nous sommes en 1986. Irwin Pearl (Miles Teller) veut plus pour sa femme (Scarlett Johansson) et ses enfants qu’une simple vie de classe moyenne confortable dans le Queens. Entre alors son frère Gary, ancien flic m’as-tu-vu (Adam Driver), qui pense avoir la solution aux problèmes de la famille : une opportunité lucrative impliquant la mafia russe, le Gowanus Canal, et une conception très souple de ce qu’est une pratique commerciale légale. Très vite, tout s’effondre, le centre cède. C’est le genre de thriller racé, sombre, mené par les personnages, dans la veine de ce que Gray savait faire dès les années 1990 — et un regard hautement personnel sur ce qui arrive quand on poursuit le rêve américain pour se réveiller dans un cauchemar capitaliste.

« Teenage Sex and Death at Camp Miasma »

Gillian Anderson, Jane Schoenbrun et Hannah Einbinder au photocall de « Teenage Sex and Death at Camp Miasma » à Cannes, le 13 mai 2026.

Gillian Anderson, Jane Schoenbrun et Hannah Einbinder au photocall de « Teenage Sex and Death at Camp Miasma » à Cannes, le 13 mai 2026. © Mustafa Yalcin/Anadolu via Getty Images

Jane Schoenbrun avait déjà franchi un cap entre son premier long métrage We’re All Going to the World’s Fair (2021) et le suivant, le rêveur I Saw the TV Glow (2024). Avec ce nouveau film présenté à Cannes 2026, qui joue avec les codes du slasher vintage — une jeune cinéaste (Hannah Einbinder) est chargée de relancer une franchise dormante façon Vendredi 13 des années 80 et tente de convaincre la star recluse (Gillian Anderson) des films originaux de revenir pour son « requel » —, Schoenbrun monte encore d’un cran. Le film se déploie comme un hommage au cinéma trash d’autrefois autant qu’une célébration de la libération sexuelle, de l’authenticité et de l’assomption de ses kinks. Schoenbrun, qui s’identifie comme trans et non-binaire, a expliqué que l’histoire est une parabole sur le fait d’apprendre à aimer le sexe après une transition. En prime, c’est drôle à mourir et les deux têtes d’affiche y sont prodigieuses.

Par David Fear

Traduit par la rédaction.


Source:

www.rollingstone.fr

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