Dans son dernier roman, Angelina Delcroix interroge la bascule de la jeunesse dans la violence, la part de responsabilité des individus et les failles collectives qui les précèdent. Nous lui avons proposé de jouer au Questionnaire de Proust, en réinventant les traditionnelles questions à travers le prisme de son propre texte. L’autrice revient sur ses personnages, d’Anders à Oscan, sur la peur contemporaine, le silence, la réparation et cette mécanique du mal qu’elle dit avoir perçue avant même l’écriture du roman.
Quel personnage de La Fabrique du mal vous ressemble le plus, même à votre corps défendant ?
Angelina Delcroix : Anders. Je me retrouve dans son investissement, sa persévérance et dans tout ce qu’il peut mettre en place et en œuvre pour la jeunesse. Un deuxième point commun entre nous est son besoin de solitude et de retrait.
Quel personnage vous a le plus résisté pendant l’écriture ?
Angelina Delcroix : Oscan. J’ai ressenti des émotions complètement contradictoires le concernant. J’avais envie de l’aider, de le protéger, mais j’étais tellement en colère face à ses décisions et au rejet de ses valeurs au moment de basculer.
Lequel de vos personnages auriez-vous aimé protéger avant qu’il ne bascule ?
Angelina Delcroix : Yanis. Ce jeune m’a beaucoup fait pleurer pendant l’écriture, et à chaque relecture. Au départ, je n’avais pas imaginé la portée des chapitres qui lui étaient réservés, et quand j’ai eu l’idée finale, que je laisse aux lecteurs le plaisir de découvrir, les émotions étaient encore plus fortes.
Vraiment, j’aurais voulu le protéger. J’aurais voulu qu’il ne réponde jamais à cette annonce.
Dans ce roman, où situez-vous la frontière entre victime et coupable ?
Angelina Delcroix : C’est très difficile à situer. Les jeunes que je mets en scène dans ce roman ont bien sûr une part de responsabilité, mais certains d’entre eux ont été manipulés ou contraints. La frontière est mince, mais je pense qu’à partir du moment où on agit en pleine conscience, on est responsable de ses actes.
Quelle scène contient, selon vous, le cœur secret du livre ?
Angelina Delcroix : La première qui me vient, c’est quand Yanis tire sur la maison à la kalachnikov et qu’il entend une femme crier à l’intérieur.
Si La Fabrique du mal devait vous renvoyer un miroir, que montrerait-il de vous ?
Angelina Delcroix : Souvent, quand les lecteurs viennent me voir, ils me disent : mais comment est-ce possible que vous puissiez écrire de telles choses avec ce sourire ? Je leur réponds qu’ils ne savent pas ce qu’il y a dans mon esprit. Et pour tout vous dire, je suis pas sûre d’avoir envie de regarder le miroir !
Quel personnage porte votre part d’inquiétude sur l’enfance ?
Angelina Delcroix : Je pense que c’est Anders, parce qu’il se rend vraiment compte de ce qui se passe au sein de la jeunesse des quartiers. Il met le doigt sur les failles psychologiques de certains adolescents, et expose les difficultés à les accompagner, les soutenir et à pouvoir les tirer vers le haut quand il y a des choses qui les entraînent beaucoup plus fort vers le bas.
AVANT-CRITIQUE – Marseille, un piège pour mineurs : Angelina Delcroix ouvre l’abîme
Quel personnage porte votre colère ?
Angelina Delcroix : Ariane. Ne me demandez pas pourquoi. (rires)
Quel personnage porte votre compassion la plus profonde ?
Angelina Delcroix : C’est Ariane. Encore.
À quel moment avez-vous senti que le mal, dans ce livre, cessait d’être un fait divers pour devenir une mécanique ?
Angelina Delcroix : Je pense que je l’ai réalisé avant même de commencer à écrire. Pendant mes recherches.
Angelina Delcroix : C’est un fait divers qui m’a donné envie d’écrire ce roman, mais j’ai rapidement compris que le mal était en réalité une mécanique terrifiante.
Quel mot résume le mieux la trajectoire d’Oscan : abandon, piège, honte, colère, survie ?
Angelina Delcroix : Abandon. On se rend compte qu’il est seul depuis toujours et qu’il finit seul. Il a été abandonné… Abandonné par son père qui est mort alors qu’il était encore enfant. Rejeté et harcelé par les autres au collège.
Laissé seul par sa mère qui avait besoin de travailler, donc qui n’était jamais là. Donc c’est ça. Abandon et solitude, ce sont vraiment les deux termes qui caractérisent Oscan. Oscan, c’est la solitude incarnée.
Anders incarne-t-il davantage la réparation, l’impuissance ou l’obstination ?
Angelina Delcroix : L’obstination et la réparation.
Ariane Cottin observe les failles humaines : quelle faille vous intéresse le plus chez elle ?
Angelina Delcroix : Je n’arrive pas à mettre un mot sur une faille, mais ça rejoint son besoin vital d’indépendance. Peut-être la difficulté à accepter qu’elle puisse avoir besoin des autres. Vivre seule et ne compter que sur elle-même.
Kahlo est-il un enquêteur, un contrepoint ou une manière de garder les pieds dans le réel ?
Angelina Delcroix : Une manière de garder les pieds dans le réel. Pour Ariane, mais aussi pour moi.
Quelle émotion avez-vous le plus redouté de provoquer chez le lecteur ?
Angelina Delcroix : La terreur. J’aimerais juste lui faire prendre conscience de ce qui se passe au sein de notre société.
Quelle émotion espériez-vous préserver malgré la noirceur du récit ?
Angelina Delcroix : L’amour.
La violence du roman naît-elle plutôt de l’individu, du groupe ou de la société ?
Angelina Delcroix : Tout est lié. Je pense que le maillon final, c’est l’individu, mais la violence naît de la société et du groupe.
On s’aperçoit dans La fabrique du mal que le groupe influence beaucoup les décisions et les actions. Le besoin d’appartenance et de reconnaissance étant très fort chez certains jeunes. Le roman pose également la question du rôle de la société et des institutions, et des actions à mettre en place pour éviter aux adolescents de sombrer dans cette violence.
Quel est, dans ce livre, le véritable lieu du danger : la rue, l’écran, la famille, le silence ?
Angelina Delcroix : C’est le silence qui est le plus meurtrier. Dès lors que l’on n’ose pas parler, que l’on ne peut pas parler, on a tout perdu. Je pense que c’est ça qui ressort le plus dans La Fabrique. L’omerta, la loi du silence.
Si vous deviez sauver une seule phrase du roman, laquelle choisiriez-vous ?
Angelina Delcroix : “C’était juste un job”, c’est dans le livre et c’était le titre auquel j’avais pensé au départ.
Quel est votre problème avec le mensonge ?
Angelina Delcroix : Je ne supporte pas le mensonge, et je suis incapable de mentir. Il nous empêche d’agir en nous éloignant de la vérité. Il ne nous permet pas de regarder le problème en face et donc de trouver des solutions.
Dans La Fabrique du mal, qu’est-ce qui fabrique le mal ?
Angelina Delcroix : On peut dire que ce sont les dirigeants de la criminalité organisée les instigateurs directs qui promettent de l’argent pour tuer et qui forment les jeunes pour ça. Mais si notre jeunesse se laisse convaincre pour plonger dans le mal pour quelques milliers d’euros, c’est que sa construction n’est pas solide et que les failles se situent à d’autres niveaux.
Qu’est-ce qui vous a le plus coûté dans l’écriture de l’ouvrage ?
Angelina Delcroix : J’avais écrit à peu près 200 pages quand j’ai réalisé qu’il manquait quelque chose à mon intrigue pour qu’elle soit complète. J’ai tout jeté et ça m’a beaucoup coûté… mais je préférais repartir de zéro.
C’est à ce moment-là qu’Anders est né parce que je voulais un personnage capable de vraiment saisir la psychologie des jeunes et de décrire ce qui se passe dans les quartiers. L’éducateur de prévention, ou éducateur de rue, m’a paru l’angle d’attaque idéal.
Quel personnage vous juge le plus sévèrement ?
Angelina Delcroix : Je crois que c’est Oscan. Il m’en veut comme il en veut à Anders et à sa mère parce qu’ils ont parlé. À travers La fabrique, moi aussi je parle et je dénonce.
Quelle part de ce roman relève de la peur contemporaine ?
Angelina Delcroix : La première chose qui me vient, c’est le Vide de la pensée. Hannah Arendt disait : C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. On ne parle pas là d’une insuffisance intellectuelle, mais d’une incapacité à anticiper les conséquences de ses actes, de se mettre à la place de l’autre, d’articuler pensées, émotions et actions.
Pour certains jeunes, seul le moment présent existe. Le passé n’existe plus, l’avenir est impossible à envisager, donc c’est maintenant. S’il faut être violent pour sauver l’honneur du groupe ou obéir aux ordres, on agit et c’est tout.
Si La Fabrique du mal posait une question morale, quelle serait-elle ?
Angelina Delcroix : Est-ce que la vie a un prix ?
Après ce livre, croyez-vous encore à la réparation ?
Angelina Delcroix : Oui ! Je crois toujours à la lumière au bout du chemin, sinon… à quoi bon ?
un extrait du roman est proposé en fin d’article
Crédits photo : LoïKP
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
Source:
actualitte.com


