Mais ce recueil de poèmes publiés entre 1970 et 2019 , réuni par Seghers, avec une préface de J. M. Coetzee et traduite de l’afrikaans par Georges-Marie Lory, rappelle : la grandeur de Breytenbach ne tient pas seulement à son courage. Elle tient à la beauté intranquille de sa langue.
Le prix Nobel de littérature en 2003 est formel : Breytenbach fut peut-être « la dernière personne de sa génération » à maîtriser l’afrikaans « dans toute sa vigueur ». C’est ce qui frappe d’emblée dans ces poèmes : leur manière d’être à la fois charnels, métaphysiques, politiques et amoureux, sans jamais se raidir en slogan. Dans sa poésie, il ne s’abrite pas derrière les idées : il les fait passer dans la chair, dans la salive, dans le souffle, dans la peur. « Je veux un dieu qui sente l’ail et le sperme », traversé de désir et d’ombre.
Capturer le vent n’est pas un monument commémoratif dédié à un grand nom sud-africain, disparu en 2024, mais un livre brûlant de présence. Une œuvre marquée par la douleur de l’exil, oscillant entre une rage sourde et la recherche d’une « grâce immanente ». Une manière de faire entrer ensemble la nature sauvage, l’amour, la mémoire, la mort et le combat pour la liberté.
Je veux un dieu qui sente l’ail et le sperme
qui fonce à travers les montagnes et les eaux
qui soit faillible, cruel, humain, affreux,
adorable comme une forêt de grenadiers dans la nuit
argentée,
gras et coiffé d’une tête d’éléphant,
un guerrier, une amante, un hermaphrodite, une déesse
avec une ombre et de la rosée sur les épaules
qui passe ses journées dans un peuplier
à pousser les flamants à s’envoler
et qui laisse bruisser les graines de gazon sous ses pas
– Capturer le vent
Cette liberté, chez Breytenbach, n’est pas un mot noble posé à distance. Elle est une tension constante contre l’assignation, contre les frontières, contre les identités closes. Afrikaner, il le fut jusque dans la langue ; mais il fut aussi celui qui déclara la guerre morale à sa propre tribu lorsque celle-ci s’était compromise avec l’apartheid. Mais sa poésie n’est jamais non plus celle d’un surplomb vertueux. Elle connaît la compromission des hommes, leur fatigue, leur désir d’abdication, et c’est pour cela qu’elle touche si juste.
C’est aussi un livre d’amour, peut-être même un très grand livre d’amour. On revient comme une plainte, une invocation, une adresse obstinée : « Où est mon amour mon amour ». Dans un autre poème, tout semble se déposer en quelques mots presque pauvres, presque enfantins : « Jour d’amour / ciel azur / ville ouverte / comme un vieux secret ». Une poignée de syllabes la tendresse, la perte et le temps qui s’ouvre sous les pieds. De Yolande Ngo-Sach-Vinh, il est trop souvent condamné à vivre loin d’elle.
j’ai dormi dans ton aisselle
et j’ai passé la langue sur ta peau amère
pour lécher ta toison
comme sur une île proche de la mer
dit le poète
tu étais douce et sauvage à la fois
entre étreinte et rêve
comme entre eau salée
et mordante douleur d’oubli
le long de ton corps incliné je suis descendu et quand
tu as écarté les jambes comme pour une naissance
mes lèvres ont goûté le feu salé
de l’amour qui se niche plus profond que le passé
de ton visage qui fume à la surface
à travers l’eau
à l’aube je me suis retrouvé dans la rue du Marché
d’une ville oubliée
devant une librairie avec pour nom
l’Arbre du voyageur
J’ai vu mon image se refléter dans la vitrine
tout comme l’ennuagement
de mon amour pour toi
de tous ces livres sourdent
bien rangés tous les mots morts
toutes les nuits incrustées de sommeil et de plaisir
la mort est une chienne aveugle et têtue, mon aimée
et la vie un os moisi à côté du rosier
– journal
Un poète qui rabat les grandes puissances sur des figures animales, concrètes, presque familières, pour mieux leur rendre leur vérité. La mort n’est pas ici un concept, mais une présence butée, basse, insistante. En face, la vie elle-même n’est pas triomphale : elle est précaire, moite, saisie dans son mélange de feu, de ruine et parfois de grâce.
Il ne faut pas embaumer ce poète de l’amertume, mais saluer son ambition : Capturer le vent. Retenir ce qui passe, donner forme à ce qui fuit. Sa poésie sait que le monde échappe. Elle sait que l’amour s’absente, que les pays se ferment, que les corps vieillissent, que les régimes emprisonnent, que la mémoire troue le présent.
Il faut lire Breyten Breytenbach parce qu’il est un grand poète. Il faut le lire aussi parce qu’il fut un homme debout. Une façon d’être à la fois blessé, insurgé et sensuel. Dans ces pages, un homme affronte le siècle, et continue pourtant de chercher, dans la nuit, ce qui peut encore ressembler à une promesse.
une grande chambre derrière un mur de verre
qui donne à l’eau une couleur
d’oubli vertles traversiers se dandinent à quai
surlignées de brume des îles dans la baie
vaguement reflété sur le verre
un homme nu attendle linceul de nuages s’en va de temps à autre
une ville d’os surgit fugitive
sur la rive d’en face, vacille
puis s’aplatit de nouveau dans la mémoire
où est mon amour mon amour
de part et d’autre des échelons de la métropole
grise de pensées en béton, en éclats, en néon
le long des rues les arbres embrasés
dans le feu silencieux de l’automne quelques voitures muettes et mouillées
parfois un piéton, halo froid à la bouche
un chien en laisseun corbeau passe, plus tard une mouette
des débats vertigineux
sur l’existence sur la responsabilité de l’homme
le raffut des voix
n’arrête pas, comme le cœur
– reflet
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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