La liesse aura été de courte durée. Passé les manifestations de soulagement qui ont entouré la libération de Boualem Sansal, sorti en novembre 2025 de la prison où le régime algérien l’avait enfermé pendant un an pour délit d’opinion, l’image de cet écrivain s’est brouillée au fil des semaines. De martyr de la liberté d’expression, défendu par des dizaines de personnalités aux profils politiques divers, Boualem Sansal s’est progressivement révélé sous un autre jour : une figure ambivalente, pour ne pas dire ambiguë, dont les postures fluctuantes et les déclarations dans plusieurs médias proches de l’extrême droite désorientent jusqu’à ses proches.
Bien connu pour son opposition au pouvoir algérien et sa dénonciation sans concessions de l’islamisme, l’homme avait toujours charmé par son sourire malicieux, sa liberté de parole et son talent littéraire. Après tout, pensaient ses amis, c’est un dissident qui a le courage de s’exprimer. Mais aujourd’hui, face à ce qui ressemble de plus en plus à un glissement vers la droite radicale, les mêmes voient remonter un flot de phrases anciennes et troublantes, notamment ses prédictions apocalyptiques sur les menaces d’islamisation pesant sur la France et sa critique acerbe du pays dont il a acquis la nationalité en 2024. Désolés, voire « cassés » pour l’un de ses amis proches, ils se demandent désormais quel est le vrai visage de Boualem Sansal.
Un événement, surtout, a contribué à épaissir le mystère – ou à le décanter, c’est selon : son changement d’éditeur, rendu public dans Le Monde du 12 mars. Quittant Gallimard, qui le publiait depuis vingt-six ans et l’avait défendu sans discontinuer lorsqu’il était incarcéré, l’auteur a brusquement rejoint Grasset, maison du groupe Louis Hachette, contrôlé par Vincent Bolloré. Or ce revirement, vécu dans la douleur chez Gallimard, n’est pas seulement une décision individuelle mais l’aboutissement d’une sourde dissension, à la fois tactique et politique, qui a divisé ses soutiens dès le début de sa captivité. Comme si l’auteur du Serment des barbares (Gallimard, 1999) et de 2084. La fin du monde (Gallimard, 2015), sollicité sans succès par Le Monde (sauf sur deux points), était devenu l’acteur et l’enjeu d’un combat dépassant, de loin, la littérature et la liberté de l’écrivain.
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Source:
www.lemonde.fr


