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L’édification morale et civique, un leitmotiv de la République

Le président de la République, Emmanuel Macron, aime se glisser dans le costume de chef de guerre et n’hésite pas à mobiliser un vocabulaire martial, y compris en dehors du champ strictement militaire. Parmi ses idées fixes : le « réarmement moral et civique ». Si cette rhétorique est chère au chef de l’Etat, elle reste assez imprécise et recouvre un large éventail de traductions concrètes, de la lutte contre les incivilités au renforcement du sentiment national, en passant par la promotion des principes et valeurs de la République, ou encore la valorisation de l’engagement, civil ou militaire.

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Pourquoi de tels discours ? Le chef de l’Etat semble convaincu que, face à un système international en crise, au retour de la guerre sur le continent européen et à la montée de l’illibéralisme et de la polarisation dans les pays occidentaux, la France ne peut se contenter d’un arsenal militaire étoffé et d’une économie robuste. Elle doit surtout faire corps : être unie derrière la République. Quant aux lieux phares de ce réarmement, ils semblent tout désignés : l’école, mère de toutes les batailles, et, dans une moindre mesure, l’armée.

En réalité, rien de très nouveau, comme le souligne l’historien Olivier Loubes, auteur de L’Ecole, l’identité, la nation. Histoire d’un entre-deux-France, 1914-1940 (Belin, 2017) : « L’inquiétude face à un supposé désarmement moral et son corollaire, la volonté d’armer – ou de réarmer – moralement la jeunesse, sont profondément ancrées dans la culture politique française. Elles ont été mobilisées par des camps politiques très différents, parfois avec des objectifs opposés. Tous partagent toutefois une même idée : ce qui fait le commun, l’identité partagée – qu’on l’appelle nation ou patrie –, se joue sur les bancs de l’école. »

Historiquement, s’il y a bien une période au cours de laquelle cette inquiétude morale est prégnante, c’est au début de la IIIe République, après la défaite de Sedan contre la Prusse, en 1870. Les causes profondes de la capitulation ne seraient pas militaires. En témoigne l’ouvrage du philosophe et historien Ernest Renan (1823-1892) La Réforme intellectuelle et morale de la France (1871) : à l’en croire, la défaite serait liée avant tout à une faillite intellectuelle et morale du pays. Sedan serait la victoire du maître d’école allemand et d’un système d’enseignement tourné vers les sciences, la gymnastique et l’esprit de discipline. Son de cloche opposé dans la presse conservatrice : ce qui a fait le triomphe allemand, ce n’est pas l’instruction obligatoire, mais le caractère confessionnel de l’école ; c’est le manque de foi qui aurait perdu la France.

« Tu dois aimer la France »

A partir des années 1880, les républicains dominent le champ politique et décident de refonder l’école, que les lois Ferry de 1881 et de 1882 rendent gratuite, laïque et obligatoire. Celle-ci doit désormais enseigner aux petits Français une morale républicaine et patriotique. Chantre du roman national, l’historien Ernest Lavisse (1842-1922) devient l’« instituteur national » de la IIIe République, avec ses manuels scolaires. Le « Petit Lavisse » (1884), imprimé à des millions d’exemplaires jusqu’en 1950, donne le ton dès la couverture : « Tu dois aimer la France, parce que la nature l’a faite belle, et parce que son histoire l’a faite grande. »

Le patriotisme n’imprègne pas seulement l’instruction civique ; il colore toutes les matières : l’histoire, qui exalte le passé ; la géographie, qu’il faut maîtriser pour défendre le territoire ; l’apprentissage du français, la langue commune, privilégiée au détriment des patois ; les exercices physiques, pour répondre à l’appel d’une patrie menacée… La rigueur scientifique est également une valeur cardinale, afin que les Français soient fortifiés intellectuellement. Clé de voûte de ce système : la république est présentée comme une forme indiscutable, quasi naturelle, du politique – il s’agit alors de faire adhérer au nouveau régime.

Au-delà de cet amour de la patrie et de la République, l’école diffuse ce que l’historien Benoit Falaize qualifie de « morale du quotidien », dans la continuité de la morale religieuse : « Il faut être courageux, solidaire, honnête, respecter ses devoirs envers les parents, les enseignants, mais aussi envers Dieu. Quant à l’instituteur, il fait figure d’exemple. » Cette éthique individuelle s’accompagne d’un souci de soi : la République encourage l’hygiénisme et lutte contre l’alcoolisme, pour « assainir » le corps social. Le corps des enfants est aussi celui de la nation, qu’il est appelé à défendre sous les drapeaux.

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La dimension militaire n’est pas absente de cette formation. En septembre 1881, dans un discours adressé aux instituteurs et institutrices de France, le député radical Paul Bert (1833-1886), qui deviendra ministre de l’instruction publique deux mois plus tard, affirme : « Nous voulons pour l’école des fusils ! Oui, le fusil, le petit fusil que l’enfant peut manier dès l’école (…). Car ce petit enfant, souvenez-vous-en, c’est le citoyen de l’avenir, et dans tout citoyen il doit y avoir un soldat toujours prêt. » L’année suivante, les bataillons scolaires voient le jour – ils dureront une décennie. Les élèves, armés de fusils en bois, se rassemblent pour des exercices militaires. Mais c’est surtout lors du service militaire, rendu obligatoire en 1872, que les jeunes hommes se préparent à devenir des citoyens-soldats et développent, pour reprendre la formule de l’historien Jean-François Chanet, l’« esprit de sacrifice ».

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Il convient toutefois de nuancer : si ce réarmement moral vise à prévenir une nouvelle défaite de la France, les républicains ne cultivent pas pour autant un esprit belliqueux. « Dans les années 1880, analyse Olivier Loubes, ils sont animés par la volonté d’une revanche contre l’Allemagne, mais, dès les années 1890, le patriotisme promu se veut plus pacifique : la France s’affirme avant tout comme patrie des droits de l’homme. »

Guerre des civilisations

La première guerre mondiale rebat les cartes, comme l’explique l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau dans La Guerre des enfants. 1914-1918 (Armand Colin, 1993) : l’école dispense un code moral d’embrigadement ; le conflit est présenté comme une guerre de civilisations – la civilisation française contre la barbarie allemande ; les lectures, des « Livres roses pour la jeunesse » édités par Larousse entre 1909 et 1939 aux périodiques illustrés, exhortent les petits au sens du devoir et du sacrifice. Mais, après la guerre, le pacifisme et le « plus jamais ça » reprennent le dessus, en particulier chez les instituteurs – plus de 20 % de ceux d’entre eux qui ont été mobilisés sont morts au front.

La débâcle face à l’Allemagne, en 1940, relance le procès en faillite morale, cette fois porté par l’extrême droite. Dans son appel du 25 juin 1940, le maréchal Pétain (1856-1951) déclare : « Notre défaite est venue de nos relâchements (…). C’est à un redressement intellectuel et moral que, d’abord, je vous convie. » Le régime de Vichy et les nationalistes maurrassiens dénoncent le déclin français, l’amollissement démocratique et l’« esprit de jouissance ». Leur cible : la République et, plus encore, le Front populaire.

L’éducation nationale est purgée de certains instituteurs – soutiens du Front populaire, juifs, francs-maçons… –, les écoles normales sont supprimées et les programmes, réformés ; l’institution cléricale peut réinvestir l’école publique, l’histoire est réinterprétée et l’héritage de la Révolution française, liquidé. Aux rituels républicains succède la célébration matinale du chant de dévotion adressé à Pétain – Maréchal, nous voilà – et le portrait du « sauveur de la France » est affiché en classe. Dans les faits, pourtant, ce « réarmement moral » ne prendra pas, parce que les instituteurs et la société y sont hostiles.

Pendant la guerre, l’extrême droite n’est pas la seule à faire une lecture morale des événements. A l’autre bout du spectre politique, l’ancien ministre de l’éducation nationale du Front populaire Jean Zay (1904-1944) écrit, en prison sous Vichy, Souvenirs et solitude, qui sera publié en 1945, dans lequel il reproche à la IIIe République l’« insuffisance de la formation civique et professionnelle » de ses hauts fonctionnaires, tombés dans les bras de nouveaux maîtres « sans révolte de conscience ».

« A la Libération, l’idée d’une nécessaire régénérescence morale est très présente, complète le philosophe et historien de l’éducation Pierre Kahn. Il faut refonder les valeurs républicaines, bafouées par le fascisme et la collaboration. » Autrefois réservée au primaire, l’éducation morale et civique s’étend, à la rentrée 1945, au secondaire. Le plan Langevin-Wallon (1947), projet global de réforme du système éducatif français, met l’accent sur ce volet moral, en l’inscrivant dans une pédagogie active.

« Vivre-ensemble »

Pour autant, au début des années 1960, l’idée qu’il faudrait instruire moralement les Français s’estompe. Les mentalités n’y sont guère favorables. « Les autorités instituées sont alors remises en cause, avec pour point d’orgue l’esprit de Mai 68, analyse Benoit Falaize. L’éducation civique cesse d’être une pierre angulaire de la formation : elle disparaît, dans les pratiques et les textes, comme discipline autonome en 1969. »

A partir des années 1980, plusieurs ministres de l’éducation nationale ravivent, dans des registres différents, l’idée d’un réarmement moral de la jeunesse, au premier rang desquels les socialistes Jean-Pierre Chevènement (1984-1986) et Vincent Peillon (2012-2014). En août 1984, Jean-Pierre Chevènement affirme, dans un entretien au Monde : « L’école doit rassembler les jeunes Français dans la nation (…). C’est pourquoi je m’attacherai à ce que l’école apprenne à faire mieux connaître et aimer notre langue, notre culture et notre histoire. » Les cours d’éducation civique sont rétablis en primaire, et le ministre plaide pour que La Marseillaise soit chantée en classe. « Ce revirement est porté par un mouvement néorépublicain qui fustige le laxisme pédagogique et considère que l’unité nationale est menacée par des revendications identitaires, religieuses notamment », analyse Pierre Kahn.

Agrégé de philosophie et fin connaisseur de la IIIe République, Vincent Peillon s’inscrit dans cette séquence. A peine nommé, il déclare au Journal du dimanche, en septembre 2012 : « Le redressement de la France doit être un redressement matériel, mais aussi intellectuel et moral. » Il lance le projet d’un enseignement de la « morale laïque », centré sur les principes et les comportements du « vivre-ensemble ».

Lire le décryptage (2022) : Article réservé à nos abonnés Le service civique, outil efficace de la course à la distinction

En 1996, le président de la République Jacques Chirac met fin au service militaire obligatoire – la défense ne requiert plus les gros bataillons nécessaires aux mobilisations de masse. Mais les vertus de ce service s’étendaient bien au-delà de la seule défense. Pour combler le vide institutionnel qu’il a laissé, Nicolas Sarkozy crée, en 2010, le service civique, offrant la possibilité aux jeunes de s’engager pour une mission d’intérêt général. Dans un discours de 2009, le chef de l’Etat affirme vouloir en faire un « creuset de la citoyenneté ». C’est un franc succès : en 2024, près de 150 000 volontaires se sont engagés.

On le voit, si les velléités de réarmement moral traversent notre histoire politique, elles sont protéiformes. La tentative avortée de service national universel, lancé en 2019 et enterré en 2026, en est l’illustration, tout comme l’annonce d’un nouveau service militaire volontaire lancé en janvier. Toutefois, si le président affectionne le terme « réarmement », force est de constater qu’il demeure, pour l’instant, plus verbal que concret.

Cet article est réalisé dans le cadre de la table ronde « Jeunesse : comment faire nation dans un monde en crise ? », organisée par Le Monde en partenariat avec l’Agence du service civique.

Un débat sur le thème « Jeunesse : comment faire nation dans un monde en crise ? »

Quelles pistes suivre pour inviter la jeunesse à « faire nation dans un monde en crise » ? Cette question sera au cœur du grand débat qu’organise Le Monde, en partenariat avec l’Agence du service civique, mardi 14 avril, de 18 h 30 à 20 heures, dans son auditorium (67, avenue Pierre-Mendès-France, 75013 Paris).

Avec :

Muriel Domenach, ambassadrice de France auprès de l’OTAN de 2019 à 2024, aujourd’hui engagée dans l’association Au contact citoyens, citoyennes !.

Virginie Sassoon, docteure en sciences de l’information et de la communication et spécialiste de l’éducation aux médias.

Benoit Falaize, historien, membre du Centre d’histoire de Sciences Po.

Jean Jouzel, paléoclimatologue, auteur dès 1987 de la première étude établissant formellement le lien entre concentration de CO2 dans l’atmosphère et réchauffement climatique, et ancien vice-président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Géraud Létang, historien, enseignant-chercheur à l’Ecole de guerre.

Vous entendrez également les témoignages de trois jeunes ayant effectué un service civique dans divers secteurs, dont Noémie Furon, en mission à la Ligue de protection des oiseaux (LPO) et maintenant médiatrice en CDI dans la structure, et Flavie Couturier, en mission en 2019-2020 à l’hôpital Necker, à Paris, et dont la mission avait été revue lors de la pandémie de Covid-19.

Nadia Bellaoui, présidente de l’Agence du service civique, conclura les débats.

Entrée libre sur inscription via ce lien.


Source:

www.lemonde.fr

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