Effacé des mémoires depuis No Way Home, Peter Parker n’a plus que le travail — et c’est précisément ce vide qui a séduit Destin Daniel Cretton. Rencontre avec un réalisateur qui filme le vertige comme personne, garde jalousement le secret Sadie Sink et pense déjà à Naruto.
Le MCU a connu des hauts et des bas depuis Avengers: Endgame (2019), mais Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux (2021) fut un sommet incontesté, avec son action martiale viscérale et ses moments comiques qui parvenaient réellement à faire rire. Le retour de son réalisateur, Destin Daniel Cretton, sur un autre projet Marvel semblait inévitable, mais il aura pris du temps : la suite de Shang-Chi est toujours en développement, et il a passé environ un an attaché à Avengers: Kang Dynasty, jamais tourné, finalement remplacé par l’Avengers: Doomsday des frères Russo, attendu en décembre. Mais cette année, Cretton revient dans l’univers Marvel avec deux projets : l’excellente série Disney+ Wonder Man, en janvier, et Spider-Man: Brand New Day, quatrième film du Spidey de Tom Holland, en salles le 31 juillet.
Brand New Day reprend là où s’arrêtait Spider-Man: No Way Home (2021), qui s’achevait sur l’effacement, par un sort magique, de tout souvenir de Peter Parker. Le voilà adulte et isolé, sans autre vie que sa lutte contre le crime sous le masque de Spider-Man, tandis que MJ (Zendaya) et Ned (Jacob Batalon) avancent sans lui. Le film convoque le Punisher (Jon Bernthal) et Bruce Banner (Mark Ruffalo), et met aussi à l’affiche Sadie Sink dans un rôle toujours tenu secret — même si beaucoup de fans parient sur Jean Grey, figure des X-Men. Cretton a reçu Rolling Stone dans un hôtel de Manhattan pour évoquer le secret entourant le rôle de Sink, ce que Holland a rapporté de L’Odyssée, le sort de Shang-Chi 2, et bien plus encore.
Après avoir vu les 35 premières minutes du film, je peux dire que vous semblez avoir réussi trois projets de super-héros d’affilée. Avez-vous une philosophie générale pour aborder ce genre ?
Ooh. Je ne fais jamais un film juste pour faire le film. Je n’ai pas fait Shang-Chi juste parce que je voulais faire un film de super-héros. Je n’ai pas fait Spider-Man juste parce que je voulais faire un film Spider-Man. Il faut que je trouve la part du projet qui me procure la même sensation que lorsque j’ai réalisé un film indépendant comme Short Term 12, quelque chose de très personnel, très intime. Tant que je ne l’ai pas trouvée, je ne me sens pas capable de faire du bon travail. Je n’ai pas l’impression d’être la bonne personne pour raconter cette histoire.
Et je l’ai dit à Jon Watts [réalisateur de No Way Home] : le cadeau qu’il m’a fait, c’est la fin du film précédent — avoir laissé Peter Parker à un point de sa vie où il ne lui reste que le travail. Il a été privé de sa communauté. Il a traversé des tragédies assez violentes. Et il en est arrivé à croire que son devoir est d’être seul et de travailler. Je suis passé par là. Plusieurs fois dans ma vie. Je sais ce que c’est, de se convaincre que son destin est d’être seul et de travailler.
Dès le départ, je me suis donc senti très proche de l’endroit où se trouve Peter Parker. Et ce que j’aime dans le fait de raconter des histoires, c’est de prendre un personnage à un endroit où je suis moi-même passé, et de le regarder chercher comment s’en sortir. C’est le voyage de Peter Parker dans ce film.
Au box-office comme sur le plan créatif, les deux personnages les plus infiniment renouvelables du genre sont Batman et Spider-Man. Quelle est votre théorie ?
Il y a beaucoup de similitudes : la tragédie qu’ils ont traversée, la perte. Les deux personnages ont une âme profonde. Une boussole morale très claire. Ils essaient d’accomplir leur propre version du bien dans le monde, malgré la tragédie qu’ils ont vécue.
Pour moi, passer du temps avec Peter Parker est une expérience qui change véritablement la vie. Passer du temps avec un personnage qui essaie constamment d’être bon, qui, malgré les événements réellement traumatisants de son existence, conserve cette légèreté, cette joie, cette innocence enfantine dans ce qu’il croit être la bonne chose à faire. Il poursuit ce qu’il croit juste avec une ferveur que je trouve exaltante. Même quand il se trompe — parce qu’il se trompe souvent —, la manière dont il poursuit ce qu’il croit juste a quelque chose de contagieux. J’aime explorer des personnages comme ça, parce que j’ai l’impression que ça déteint sur moi.
Dès le premier plan de Peter au sommet d’un immeuble, votre mise en scène m’a fait ressentir quelque chose que je n’avais peut-être jamais éprouvé dans un film Spider-Man : une vraie sensation de hauteur, de vertige, de danger. À quel point y avez-vous pensé ?
C’était une préoccupation majeure dès le tout début : comment créer une sensation de vertige ? Comment permettre au public de se sentir vraiment aux côtés de Spidey quand ses orteils dépassent du bord d’un gratte-ciel ? Qu’est-ce que ça ferait d’être avec lui quand il plonge et atteint sa vitesse limite ? Comment ressentir réellement la vitesse de la balancée après le plongeon ? Grâce aux progrès techniques — la taille minuscule des caméras aujourd’hui —, on a pu se plonger dans des vidéos YouTube de wingsuit et de parkour — de parkoureurs ? Je ne sais pas comment on dit [rires] — et analyser quels angles font chavirer le cœur, ceux qui donnent l’impression d’y être.
Bien sûr, on analyse aussi les autres films [Spider-Man] : celui-ci n’existe pas sans les fondations posées par les précédents. Mais on voulait que la voltige et cette expérience paraissent neuves. Donc on a surtout regardé des images GoPro sur YouTube.
Tom Holland est désormais la star installée de la franchise, producteur du film — et le tournage a été décalé pour L’Odyssée, une expérience qui, selon lui, a changé sa vision du cinéma. Quel effet ces deux choses ont-elles eu sur le film ?
C’est vrai que le véritable caractère d’une personne se révèle quand elle obtient du pouvoir, et Dieu merci, le véritable caractère de Tom Holland, c’est celui de quelqu’un de profondément bon. Il est extrêmement ouvert et collaboratif. Il arrive avec plein de bonnes idées. Mais il comprend que ce processus est un art collectif et qu’on doit trouver ensemble ce qui sert le film dans son ensemble. Son arrivée a injecté une énergie réjouissante dans le processus créatif.
Ce qu’il a rapporté de L’Odyssée ? Beaucoup de ce que j’aime dans le cinéma : une éthique de travail insensée, la volonté de mettre les mains dans le cambouis, de prendre des risques, d’essayer de créer quelque chose d’un peu… Quand on veut vraiment que quelque chose paraisse neuf au public, il faut oser des tentatives un peu hors des clous. Et je crois que cette expérience l’a rendu encore plus enclin à les oser.
Vous avez dit lui avoir demandé des choses physiquement quasi impossibles, et qu’il y est parvenu. Des exemples ?
Plein. Ouais. Plein de choses. C’est rare, un acteur qui soit un aussi grand interprète, dans la comédie comme dans le drame, mais aussi dans la performance corporelle. C’est probablement sa mémoire musculaire de danseur, j’imagine.
Mais beaucoup de ces plans exigeaient de jouer à 420 images par seconde.
Vous parlez des moments où vous recréez des couvertures de comics célèbres.
Oui. Sa capacité à contrôler son corps pour prendre la pose d’une couverture… On regardait la couverture — certaines de ces poses ne sont pas vraiment accessibles à un corps humain. Il la regardait et, en quelques prises, il y arrivait ; on analysait ce que faisait son corps, et il disait : « Oh, je crois que je peux… ouais, je peux faire mieux », et il y retournait. C’était assez incroyable à regarder.
Quelle est la logique derrière le secret entourant le personnage de Sadie Sink ? Et ne craignez-vous pas que, si la réponse d’un secret déçoit, cela ne rende les gens furieux ?
Si les gens doivent s’énerver, je n’y peux rien ! Je voudrais que tout soit secret. Certains veulent tout savoir, d’autres non. Il y a des gens comme moi — quand je sais que je vais voir un film, j’essaie même d’éviter les bandes-annonces. Mais vous verrez en regardant le film qu’il y a une très vraie raison de ne pas dire qui joue Sadie Sink. Et je ne crois pas que ça vous fâchera. Je crois que vous vous direz : « Oh, je suis content de ne pas l’avoir su. »
Tramell Tillman joue un personnage des comics associé aux mutants — il y a là un petit spoiler potentiel. Il dirige le Damage Control dans le film et, dans la partie que j’ai vue, paraît plutôt inoffensif, mais cache peut-être des choses. C’est l’acteur parfait pour incarner quelqu’un qui dissimule plusieurs niveaux.
C’est votre analyse ? [Rires.]
C’est mon analyse.
Ah ouais ? Cool. [Rires.]
Je peux retourner la question : parlez-moi de son casting.
Tramell, je l’ai adoré dans tout ce qu’il a fait. Dans Mission: Impossible, évidemment, et dans son incroyable travail à la télévision. C’est un acteur formidable et une personne merveilleuse. Je retravaillerais avec lui dans la seconde.
Et Sadie — son talent parle de lui-même, mais qu’est-ce qui vous a précisément séduit chez elle ?
J’ai travaillé avec Sadie quand elle avait, je crois, 14 ans, sur The Glass Castle, et je n’ai cessé de suivre sa carrière depuis. C’est tellement beau de retravailler avec elle après toutes ces années. Mais je suis allé la voir dans John Proctor Is the Villain à Broadway, et elle m’a terrassé. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps à la fin. Et vous verrez, sa performance dans ce film est incroyable. Incroyable.
Il y a un montage de vilains au début du film, où l’on voit simplement Spider-Man être Spider-Man. Le genre de séquence très rapide à l’écran, mais pas à tourner. On imagine de joyeuses discussions sur le choix des vilains. Racontez-moi sa fabrication.
Les montages, c’est l’enfer ! Chaque plan n’est pas seulement une nouvelle installation, c’est un nouveau décor. Parfois une nouvelle époque. Donc c’est un enfer à tourner, mais très amusant à regarder. On y raconte ce que Peter Parker a fait pendant les quatre années où ses amis étaient à la fac. Le choix des vilains comptait moins que ce qu’on voulait montrer — lui, en train de nettoyer la ville — et les couvertures [de comics] qui nous aidaient à raconter ça. Le plaisir, c’était de choisir celles qui nous permettaient d’imaginer ce qui avait pu se passer juste avant ou juste après cette image que tout le monde connaît.
Tom a dit que le titre, Brand New Day, prenait tout son sens, je cite, « dans le dernier plan du film ». Il en a trop dit ?
Le titre, pour moi, reflète bien là où il finit. Le voyage de ce film, c’est la quête de cette sensation de jour nouveau. Je ne crois pas qu’il l’éprouve au début du film. Et c’est bien là, je crois, le thème de ce film.
C’est votre plus gros film à ce jour. Vous qui venez du cinéma à petit budget, y a-t-il encore des moments — assis dans une rue envahie de tanks — où vous devez vous pincer : « Oui, c’est moi qui dirige tout ça, on en est arrivé là » ?
Oh oui. Tout le temps. Je l’ai toujours ressenti, sur chaque plateau. Même sur Short Term 12, un projet à 700 000 dollars. Chaque fois que j’arrive sur un plateau où des centaines de personnes travaillent à raconter une histoire qu’à un moment donné tu écrivais seul dans une petite pièce, mot après mot — et sur ce film, ce sont des milliers de personnes qui travaillent passionnément à rendre cette histoire la meilleure possible —, c’est une leçon d’humilité de réaliser que tous ces gens font de leur mieux pour me mettre en valeur, mettre en valeur Tom, mettre en valeur Zendaya. C’est ça, pour moi, la magie de ce médium. Il existe peu d’expériences où l’on peut travailler avec autant de cerveaux créatifs sur un même projet.
Pourquoi certains films de super-héros fonctionnent-ils quand d’autres échouent ?
Que ce soit dans le genre super-héros ou avec Project Hail Mary, il y a mille raisons pour lesquelles un objet de ce type ne devrait pas ou ne pourrait pas fonctionner. Mais dans les films auxquels je me connecte, on voit qu’au cœur, il y a quelque chose de thématiquement, de clairement personnel pour le réalisateur. Quelque chose d’émotionnel. On sent qu’il y a une personne derrière, qui ressent ces émotions, qui se bat pour que ce type de scènes reste dans le film. Je l’ai ressenti avec Project Hail Mary. Je le ressens dans ce que fait Ryan Coogler dans ce genre. C’est, pour moi, le point commun de tous les films auxquels je me connecte personnellement, blockbuster ou film indépendant.
Pouvez-vous esquisser votre approche du film Naruto que vous allez réaliser ? Vu la popularité de l’anime, c’est sans doute une franchise aussi imposante que Spider-Man.
Honnêtement, pas différente du reste de ce que j’ai fait. Ce qui est beau, c’est que je me sens très lié à ce personnage, depuis toujours. Quand j’ai rencontré Kishimoto-san, le créateur, ce sentiment de connexion s’est encore amplifié. Le parcours du personnage dans l’histoire que nous allons raconter me touche très personnellement, culturellement mais aussi émotionnellement. Sa trajectoire, son sentiment d’être un marginal, cette impression de porter une laideur, un monstre, une part de soi dont on a honte — puis la découverte que c’est précisément cette part qui vous rend unique, qui vous donne votre pouvoir : c’est une histoire qui me parle intimement.
Personnellement, j’aimerais beaucoup voir Shang-Chi 2. Toujours en développement ?
Oui. Moi aussi, j’adorerais voir Shang-Chi 2 ! J’en parlais à Dave Callaham, notre scénariste, il y a quelques semaines à peine. Croisons les doigts.
Par Brian Hiatt
Traduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr

