La paix de Babel est un grand roman d’anticipation. Une dystopie numérique et un thriller mémoriel qui frappe par sa contemporanéité. Voici un livre qui plonge au cœur de l’escroquerie que représente l’intelligence artificielle, qui en dénonce les dangers. Le roman met d’abord en scène Gabor Varga, un messie technologique qui promet la libération d’un peuple grâce à Babel, système algorithmique censé préserver la civilisation (celle qu’il souhaite voir advenir…).
Ce personnage dictatorial est le gourou de la Nation unie. Apparait Ariane qui travaille aux Archives, institution clef du système : le Système Cognitif Unifié. Babel va faire son bonheur malgré elle, qui n’est qu’un pion dans l’architecture mémorielle de cette unité falsifiée. Que sont les êtres ? Des robots régis par des prouesses technologiques ; une puce bleue sous la peau, les failles humaines de ces individus deviennent indésirables, incommodantes.
Ariane va dérouler son fil (rouge) au cœur de cet urbanisme algorithmique. Isabelle Maltor exécute des descriptions très détaillées, pour nous faire mesurer combien nous sommes déjà dans ce temps d’après. Le Sanctuaire d’Harmonie ? Le voilà conçu pour un bonheur aseptisé et idéal. Nous sommes au-delà des années 2040, et à coup de Cohérence Archivale, de Sécurité maximale, l’auteur nous alerte en nous livrant un certain nombre d’indices minutieux que l’on comprend au fil de la lecture.
La Dictature soft, par exemple. Ce sont ces nouveaux intérieurs feutrés qui sont guidés par le désir que quelqu’un pense à la santé de votre psychologie. Les Scores d’Harmonie doivent être élevés pour capter votre mieux-être possible.
Au mitan de ce livre qui détonne et dont on cerne les contours de page en page, vient semble-t-il le propos essentiel : signaler l’annulation des traces du passé. La traçabilité de la seconde guerre mondiale. L’héroïne principale fera une rencontre mémorable en la personne d’Elias Karski.
De rencontre en rencontre, de dialogue en dialogue, le projet littéraire de Maltor se mue peu à peu en devoir de mémoire, en lutte contre l’effacement du passé, le wokisme, et des crimes des vingtième et vingt et unièmes siècles. Le travail mémoriel sur la Shoah devient l’un des principaux leitmotivs d’Ariane. Car oui, Babel a effacé la mémoire collective et dissimulé l’Holocauste. Aboli et effacé les génocides, la barbarie. « Ariane découvre qu’elle est le témoin enfoui sous les fondations de sa civilisation ».
Le roman, avec bonheur, se fait de plus en plus politique, voire historique : il revisite notre histoire contemporaine, les crimes islamistes du 13 novembre 2015, le 11 septembre 2001, le 7 octobre 2023, le génocide rwandais, les coups d’état divers et variés et la montée des eaux en Floride que Babel veut absoudre, dissoudre.
Emaillé d’histoires de cœur et de dialogues « professionnels », le lecteur suit Ariane dans sa mission pour Karski…Mais pas seulement.
Le livre bavard et érudit est d’une grande clarté, presque scientifique ; il est très bien écrit, sourcé. On sent le travail journalistique et universitaire en amont. Il pourrait même aller jusqu’à ouvrir à un débat sur les fondements et la nécessité de l’intelligence artificielle mesurée à notre raison humaniste. Isabelle Maltor, avec conscience, connaît les raisons de l’effondrement de notre culture et de notre société dont l’idéologie wokiste est principalement responsable. L’ouvrage devrait être lu par tous sans distinction aucune, pour affronter le désir empirique des wokistes de vouloir tout effacer pour mieux remplacer.
J’ai ressenti beaucoup d’émotion à la lecture de ce livre, ainsi que de l’effroi tant ce qu’il dépeint – le basculement dans un autre monde, la rupture déjà consommée avec notre civilisation actuelle – semble inéluctable si l’on n’y prend pas garde. Se posent les questions auxquelles le livre tente de répondre : Comment survivre ? Comment résister ?
La pensée juste de l’auteur ennoblit la finesse de la narration, et la nécessité du propos, toujours en mouvement existentiel. Comment parler de la douleur d’être et d’avoir été, de la nostalgie, de la mémoire ? On ne saurait mieux dire que ce qui est écrit ici, avec beaucoup de force. Isabelle Maltor a réussi une œuvre qui passe au crible nos réflexions présentes et futures. Elle analyse, creuse et sonde le sens même de nos existences, son observation des humains se fait entomologique, elle a bien saisi nos actes réfléchis et inconscients, acceptables ou transgressifs.
La paix de Babel est, en effet, un hommage à ceux qui ont refusé l’oubli, et un avertissement pour ceux qui seraient tentés de l’organiser. C’est un livre d’une très haute tenue, à l’élégance acide, à la rage policée mais saillante. À lire.
Extrait :
Il explique alors ce qu’Ariane n’a jamais appris dans aucune salle de classe : ce 17 février 2037, une cyber-attaque russe a tout effacé en une nuit – toutes les archives numériques, les titres de propriété, les registres de naissance, des siècles de preuves historiques volatilisées – et comment, dans ce chaos, Varga a demandé d’utiliser ses algorithmes de planification pour déduire ce qui avait été perdu, en faisant de la « reconstruction inférentielle ».
– En clair, il s’agissait d’’utiliser la logique pour combler les trous, la réalité disparue. Et si un événement ne s’insérait pas logiquement dans la courbe de stabilité que j’avais tracée, Babel le neutralisait ou le recontextualisait. Ce que mon travail est devenu l’arme absolue, mais a aussi changé de nature. ….
Ariane avale une gorgée de thé sans le lâcher du regard. Elle commence à réaliser l’ampleur de la manipulation, mais ne veut pas interrompre l’exposé de Horn. L’homme manifestement un ego surdimensionné.
– J’ai passé des mois à coder un système qui remplaçait la réalité par une simulation sans failles, cohérente, où chaque incident du passé était justifié par un calcul. J’ai créé le territoire « lavé de mémoire » dans lequel tu as grandi. Mes algorithmes ont permis à Babel de décréter que tout ce qui n’était pas planifiable était une erreur de l’Histoire qu’il fallait corriger.
Par Laurence BiavaContact : laurence.biava@cegetel.net
Source:
actualitte.com


