Dès la première page, Richie est en train de se noyer. Le lecteur ne se demande donc pas ce qui va arriver, mais comment tant d’adultes ont pu ne rien voir. Il suffit d’une corde laissée enroulée après une compétition, d’une couche à changer, d’une mère qui s’éloigne, de soixante-douze enfants faisant écumer le bassin, d’une surveillante aveuglée par les reflets. Tout pourrait encore être réparé. Tout est déjà fini. « Après coup, alors qu’il était trop tard, les signes prémonitoires furent visibles partout. »
Kasischke contamine peu à peu la lumière par la catastrophe. Le chlore sent le propre, les drapeaux claquent, le Tang attend dans la thermos, les glaces fondent : chaque détail ordinaire acquiert pourtant la netteté d’une pièce à conviction. L’écriture se glisse surtout dans la conscience de Richie, épouse ses associations, ses impatiences, son vocabulaire concret.
Dans l’eau, l’enfant échappe enfin à la pesanteur du monde adulte : « Dans le monde, rien ne flottait. À part les fantômes. » Cette perception enfantine, drôle puis déchirante sans jamais devenir mièvre, donne au livre son battement le plus juste.
Le temps nage à rebours
Les dix parties obéissent à un mouvement de marée. Dans les impaires, les chapitres avancent de 1 à 10 ; dans les paires, ils reviennent de 10 à 1. Le récit progresse, recule, change de rive. Autour de Richie gravitent Marie et Richard, ses parents, Becca, la fillette rousse, la maître-nageuse, longtemps privée de prénom, puis des voisins, des enseignants et une voix à la première personne surgie en 1990. Toutes ces existences communiquent sous la surface.
La forme restitue le temps propre à l’enfance : interminable dans l’attente, foudroyant lorsqu’il est trop tard. Quand Marie pose une main sur la nuque de son fils, Richie comprend ce qu’elle exige réellement : « Arrête d’éprouver ce que tu éprouves. » Quinze minutes de nage réservée aux adultes deviennent une ère géologique. La phrase elle-même s’étire : « Le temps était le ciment qui liait les choses entre elles, qui ralentissait tout sauf la récré et la lecture de certaines bandes dessinées qui, à peine entamées, se terminaient déjà. » Chaque retour vers la scène centrale ajoute une sensation, déplace une faute, rapproche du fond.
Le procès d’une adolescente
Le plus acéré commence après la noyade. La communauté veut un visage à condamner et choisit une adolescente blonde, jolie, que l’on décrète populaire. Son gloss, ses jambes, son sifflet, une erreur commise au permis de conduire : tout devient, rétrospectivement, la preuve qu’elle ne pouvait être qu’incompétente. Kasischke montre avec une précision rageuse comment la presse et les commérages absorbent le sexisme, la morale religieuse et la peur collective pour fabriquer une coupable présentable.
Le livre refuse cependant ce verdict commode. Chacun a aperçu un fragment de l’événement ; personne n’en a saisi l’ensemble. La séparation oubliée entre les deux zones du bassin ne suffit même pas à expliquer l’accident : « Une corde n’aurait pas sauvé Richie Manning qui savait parfaitement où s’arrêtait le petit bain et où commençait le grand. »
La piscine concentre en réalité des fractures plus anciennes. Richard change le deuil en accusation et en réussite matérielle ; Marie s’enferme dans une mémoire interdite ; les enfants apprennent à survivre aux secrets des adultes. « À la piscine, on était ensemble mais seul. » Toute la tragédie tient dans cette contradiction.
À force de présages
Cette orchestration est la grande réussite de Baignade surveillée, mais aussi sa faiblesse. Kasischke annonce les conséquences, répète les insectes, les objets égarés, les aliments industriels, les reflets, le cercueil trop grand. À force de faire tourner la journée sur elle-même, la mécanique affleure parfois. Certaines projections dans l’avenir commentent une image qui se suffisait à elle-même ; plusieurs trajectoires secondaires prolongent encore un récit entièrement construit sur le ralentissement.
L’insistance finit néanmoins par reproduire le mouvement du traumatisme : revenir, corriger, imaginer une bifurcation, constater qu’elle n’existe pas. Sans dévoiler toutes les clefs des destins de Becca et de la maître-nageuse, Kasischke fait remonter des décennies de culpabilité comprimée. L’eau n’est plus un décor, mais une mémoire vivante : « Ce rêve bleu d’eau. Cette possibilité d’accéder à un monde secret. Où l’on devient soi-même un secret. » Sous surveillance, peut-être. Sauvé, jamais tout à fait.
DOSSIER – Les romans de la rentrée littéraire 2026
Par Cécile MazinContact : cm@actualitte.com
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