L’Humeur de Morris est une chronique satirique, proposée par ActuaLitté. Car en chaque grand homme, y’a un Monsieur Morris qui s’agace doucement, mais sûrement…
Notre rendez-vous erratique avec le plus sympathique de nos invités est à écouter dans cette nouvelle émission, ci-dessous :
ActuaLitté : Monsieur Morris, vous tombez bien. Nous préparons la rentrée littéraire.
Monsieur Morris : Pardon ? Vous préparez quoi ?
ActuaLitté : Ben, la rentrée litt…
Monsieur Morris : Ça alors ! Anticiper une rentrée avant même que les vacanciers aient fini d’épousseter le sable de leurs maillots ? Et pourquoi pas commenter le beaujolais nouveau avant les vendanges ? Robe prometteuse, nez puissant, finale audacieuse et gros potentiel de bandeau rouge qui tache.
ActuaLitté : C’est que tout est déjà en ordre de marche…
Monsieur Morris : Et voilà ! Tu me navres, petit… Les romans au pas ! Les attachés de presse, baïonnette entre les dents ! La garde des commerciaux qui meurt mais ne se rend pas ! Et l’artillerie lourde des auteurs bankables. Bref, la littérature en campagne !
ActuaLitté : Ah, c’est le jeu : les rédactions reçoivent les livres en amont pour avoir le temps de les lire.
Monsieur Morris : Encore heureux ! Tu ne vas pas attendre le 20 août pour faire ton boulot ? Découvrir les sorties avant le public, c’est très bien ! Mais moi, je m’inquiète d’en voir certains distribuer les auréoles avant même que la procession ait commencé.
ActuaLitté : Pardon ?
Monsieur Morris : Combien en liras-tu ? Cinquante ? Cent ? Deux cent cinquante ? Très bien. Parle-moi de ceux-là. Défends-les, critique-les, aime-les, déteste-les. Mais garde à l’esprit qu’ils ne constituent pas toute la rentrée.
ActuaLitté : Nous ne prétendons pas à l’exhaustivité…
Monsieur Morris : Encore heureux ! Sauf que la petite musique s’insinue ! Enfle ! S’emballe !!!Un livre revient dans trois conversations ? Il est « à suivre ». Une attachée de presse le défend avec conviction ? Le voilà « très attendu ». Deux libraires l’ont aimé ? Il devient « incontournable ». Un juré sourcille quand, au déjeuner, on lui en parle ? Hop, il est habillé pour novembre.À la mi-juillet, ces textes n’ont pas encore croisé leur premier acheteur qu’ils possèdent déjà une destinée.
ActuaLitté : Mais qu’est-ce qu’un titre « à enjeu », selon vous ?
Monsieur Morris : C’est un malheureux qui vient au monde avec un plan de carrière !Il n’est pas encore sur une table de librairie qu’on lui demande des chiffres de vente.Ça doit mettre une pression terrible sur les autres. Pauvres petits qui nourrissent l’extravagant espoir d’être lus…
ActuaLitté : Tous les livres sont publiés pour être lus.
Monsieur Morris : Et tous les bulletins électoraux servent à élire un président de la République. Ne joue pas à l’innocent, gamin.
Dès le mois de mai, les avant-programmes circulent et les argumentaires s’échauffent. On annonce « le grand retour » d’un écrivain qui a publié dix-huit mois plus tôt. On découvre une « nouvelle voix » dont le communiqué de presse a déjà choisi le timbre et la tessiture.
ActuaLitté : Vous pensez que la promotion détermine les choix de la presse ?
Monsieur Morris : Pas mécaniquement : les journalistes ne sont pas des truites remontant le courant. Parfois des poissons rouges et/ou des moutons, je dis pas…
Mais la visibilité fabrique de la visibilité.
Un livre circule beaucoup ? On le lit. Puisqu’on le lit, on en parle. Puisqu’on en parle, d’autres le lisent. Puisque d’autres le lisent, il devient LE livre dont il faut parler. Une présence qui devient une caution.
Cela ne signifie pas que les livres « promotionnés » qui émergent sont mauvais. Prendre systématiquement le succès « un peu provoqué » pour une preuve de médiocrité, c’est encore une manière d’être con.
ActuaLitté : Les jurés des prix doivent eux aussi travailler en amont.
Monsieur Morris : Évidemment. Ils ne vont pas découvrir les romans au moment de remettre leur récompense.
Ce qui m’amuse, c’est la vitesse avec laquelle le reste du milieu commence à deviner leurs choix. On ne demande plus seulement si un roman est bon. On se demande s’il est « goncourable ».
ActuaLitté : Oh, c’est surtout un terme commode pour les médias.
Monsieur Morris : Et qui me démange comme un érythème.À ce régime, la critique littéraire ressemble à une émission de pronostics hippiques, avec autant de subordonnées relatives que de crottin sur l’hippodrome.
ActuaLitté : Les lecteurs apprécient quand même de savoir quels livres compteront.
Monsieur Morris : Mais scrogneugneu : compter pour quoi ? Pour qui ? Pour l’éditeur qui s’inquiète d’atteindre les cinquante mille ventes attendues ? Pour le juré bousculé dans ses certitudes ? Pour la librairie qui cherche à quels lecteurs le confier ? Pour la lectrice parce qu’une phrase lui arrive au bon moment ?
Toutes ces raisons sont légitimes. Le problème commence quand elles se prennent pour une vérité générale.
ActuaLitté : Et vous, alors, Monsieur Morris, avez-vous commencé vos lectures de rentrée ?
Monsieur Morris : Évidemment.
ActuaLitté : Combien de romans ?
Monsieur Morris : Suffisamment pour comprendre qu’on n’a pas que des chefs-d’œuvre.
ActuaLitté : C’est une manière élégante de ne pas répondre.
Monsieur Morris : Et toi, une manière pesante de poser deux fois la même question.J’ai commencé. Lentement. Un livre après l’autre. Figure-toi que je tourne les pages dans l’ordre. Je ne commence pas par le bandeau, je ne saute pas directement à la biographie de l’auteur pour savoir s’il est assez jeune, assez vieux, assez cabossé ou suffisamment reconverti pour fournir un bon portrait.De fait, je lis.
ActuaLitté : Votre discours rappelle un coup de gueule qu’on avait publié en 2018 : « Lisez… Mais lisez, bordel ! »
Monsieur Morris : Excellente année pour les bordels et les impératifs. Mais l’époque a changé : il ne suffit plus de rappeler qu’on ne parle pas sérieusement d’un livre sans l’avoir lu.
Aujourd’hui, les professionnels lisent, parfois jusqu’à l’épuisement, des titres lestés de ce qu’ils sont supposés devenir. Moi, je réclame qu’on leur accorde quelques heures d’anonymat.
ActuaLitté : Une lecture vierge de toute influence ?
Monsieur Morris : N’exagérons rien. Nous sommes tous sous l’influence d’une couverture, d’un nom, du conseil d’un libraire ou de l’enthousiasme d’une amie. Ce n’est pas grave. Quand le vacarme remplace la musique qu’un texte produit en nous, alors là, je sors ma tronçonneuse.
ActuaLitté : Les avant-critiques servent justement à faire entendre des lectures singulières avant la grande vague médiatique.
Monsieur Morris : Et c’est une bonne chose. Tu vois, j’arrive encore à prononcer une phrase aimable. Note la date.
ActuaLitté : Et les libraires ?
Monsieur Morris : Les bons libraires remettent heureusement du désordre dans le programme.Ils prennent un livre auquel personne n’avait assigné de destin, le lisent, l’aiment et le placent entre les mains d’un lecteur. C’est presque subversif : un être humain recommande un livre à un autre être humain.
ActuaLitté : Vous idéalisez un peu la librairie.
Monsieur Morris : Mais pas du tout. À coup sûr, certains empileraient les annuaires si un diffuseur promettait un joli présentoir publicitaire rempli de bouquins, avec la remise qui va avec, valable jusqu’à Noël, et les guirlandes lumineuses.
Mais tant d’autres savent qu’un roman absent de toutes les listes peut attendre son heure à vingt centimètres d’un phénomène annoncé.
ActuaLitté : Et le public dans tout cela ?
Monsieur Morris : Il ignore le plus souvent que le champ de bataille est jonché de cadavres. On lui sert les 10 romans à ne pas rater, les 5 à connaître « absolument ». Les 3 révélations de la rentrée ! Les quatre favoris des prix !! Le phénomène qu’on s’arrache !!! La surprise qui n’en est plus une à force de figurer dans tous les suppléments littéraires !!! Et l’OVNI !!! N’oublie pas l’OVNI…
Heureusement, les lectrices et les lecteurs font parfois n’importe quoi. Et c’est magnifique.
Ils choisissent un livre parce qu’une couverture les attire, parce qu’une première phrase les retient ou qu’un libraire insiste. Ils déjouent les plans, déplacent les hiérarchies, laissent mourir certains événements annoncés et offrent une vraie vie à des romans que personne n’avait joués placés.
Ils rappellent à toute la profession un détail fâcheux : un livre n’existe pas seulement parce que nous en parlons.
ActuaLitté : Un conseil aux lecteurs qui découvriront les nouveautés à partir du mois d’août ?
Monsieur Morris : De se méfier de moi, d’abord. De toi aussi, et de tes collègues. Et puis de tous les autres.
Qu’ils écoutent les conseils, lisent les critiques, regardent les sélections, mais qu’ils conservent le droit merveilleux de s’orienter vers le livre que personne ne leur avait désigné.
ActuaLitté : Et aux journalistes, jurés, libraires et autres professionnels ?
Monsieur Morris : Continuez à lire.
ActuaLitté : C’est tout ?
Monsieur Morris : Non, gamin, tu te doutes bien. Qu’ils n’oublient pas : choisir revient à admettre qu’on ne peut pas tout lire. Certainement pas que le reste n’a aucun mérite.
Ne confondez pas le privilège que confère votre métier avec un droit à dicter le bon goût.
Et laissez une chaise vide pour le livre que personne n’avait vu venir.
ActuaLitté : Et vous, Monsieur Morris ?
Monsieur Morris : Fous-moi la paix. Je lis.
ActuaLitté : Et après ?
Monsieur Morris : Après, je te dirai lesquels m’ont plu. Les lecteurs, eux, nous diront lesquels restent.
ActuaLitté : Je vous souhaite de bonnes vacances de lecture.
Illustration : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
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