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Avec L'Odyssée de Nolan, la guerre de Troie reprend

Homère n’a pas d’agent, pas d’héritier identifié et, sauf intervention tardive de Poséidon, ne réclamera aucun pourcentage sur les recettes. Pour Universal et Christopher Nolan, L’Odyssée présentait donc un avantage appréciable : le texte antique peut être librement adapté. Pas d’option à acquérir sur l’œuvre originale, pas de contrat à renouveler, pas d’ayant droit à convaincre. Ulysse pouvait reprendre la mer.

En librairie, la navigation se révèle moins tranquille. Si chacun peut publier le poème, chacun ne peut pas reprendre la version française, les commentaires ou les images du concurrent. Plus l’œuvre source est disponible, plus la valeur se reporte sur ce qui l’accompagne, l’éclaire et la rend désirable. Le domaine public ouvre grand les portes ; reste à attirer le lecteur vers la bonne.

Sorti en France le 15 juillet 2026, le film de Nolan a rendu au vieux roi d’Ithaque une visibilité peu commune. Aux États-Unis, la traduction anglaise publiée par Emily Wilson en 2017 figurait parmi les cinq meilleures ventes de livres sur Amazon au moment du lancement, selon l’Associated Press. L’adaptation avait parallèlement engrangé 264,1 millions $ dans le monde lors de son premier week-end. Les sirènes chantaient désormais aussi aux caisses des librairies.

Libre, le texte ; protégée, la passeuse

Le droit français distingue sans ambiguïté l’œuvre première de ses transformations. L’article L.112-3 du Code de la propriété intellectuelle prévoit que les auteurs de traductions, d’adaptations ou d’arrangements bénéficient de sa protection, sans préjudice des droits attachés à l’original. Le délai ordinaire applicable aux droits patrimoniaux court pendant la vie du créateur, puis durant l’année civile de son décès et les 70 années suivantes.

Autrement dit, la langue grecque d’Homère est à tous, mais la manière de la faire entendre aujourd’hui appartient à quelqu’un. En français, on ne lit jamais simplement L’Odyssée. On la découvre selon Victor Bérard, Philippe Jaccottet, Médéric Dufour et Jeanne Raison, Emmanuel Lascoux ou Pierre Judet de La Combe. Chaque passeur choisit un rythme, un vocabulaire, une syntaxe et une distance particulière avec une poésie destinée, à l’origine, à la récitation.

Le même raisonnement peut s’appliquer à une préface, des notes, une carte ou une illustration, dès lors que ces contributions présentent l’originalité requise. Le papier, la reliure, le format et le prix relèvent davantage de la stratégie commerciale, mais participent au même effort : faire d’un texte disponible partout un ouvrage que le lecteur choisira ici.

Voilà l’étrange économie des classiques. La matière première ne coûte plus de droits, mais sa médiation conserve un auteur, parfois plusieurs. Homère fournit le navire ; traducteurs, graphistes, illustrateurs et éditeurs décident de son gréement.

Nolan, lecteur d’une lecture

Christopher Nolan n’a d’ailleurs pas décrit son intérêt pour un Homère désincarné. Dans un entretien à Empire, repris par Esquire, il cite l’ouverture choisie par Emily Wilson : « Parle-moi d’un homme compliqué. » Le cinéaste explique avoir été attiré par l’intelligence, l’inventivité et les talents de stratège d’Ulysse — un homme qui ne se réduit pas à sa qualité de guerrier.

Cette référence documente une inspiration, non l’utilisation exclusive de la traduction de Wilson pour écrire le scénario. La nuance importe : une formule contemporaine peut orienter la lecture d’un personnage sans devenir pour autant la matrice contractuelle ou littérale d’une adaptation entière.

PARDON ? – Elon Musk promet une Odyssée sans “wokisme” et “historiquement exact”

La traductrice, professeure à l’université de Pennsylvanie, accueille d’ailleurs le résultat avec des sentiments partagés. Auprès de l’Associated Press, elle se réjouit du regain d’attention accordé au poème, mais estime que Nolan a voulu « tout faire entrer » en négligeant certains thèmes essentiels. Elle regrette notamment l’amenuisement du rôle de Pénélope et l’effacement de plusieurs dieux.

Le circuit a de quoi réjouir un rhapsode comptable. Une traduction contribue à renouveler la perception d’Ulysse ; Hollywood s’en inspire ; le film relance les ventes du livre ; sa traductrice conteste ensuite quelques choix du réalisateur. L’adaptation ne descend pas en ligne droite d’un original immuable. Elle circule entre des interprétations, chacune produisant son héros — et son marché.

Chacun son Ulysse

En France, les éditeurs avaient disposé leurs navires avant la sortie. Flammarion a publié le 13 mai 2026 un volume de 448 pages dans les traductions de Médéric Dufour et Jeanne Raison, proposé à 10 €. Le Livre de poche relie explicitement au film sa version traduite par Victor Bérard : 544 pages pour 4,50 €. Une « édition collector » est également annoncée pour le 4 novembre 2026. Même à Ithaque, le quatrième trimestre reste une destination recherchée.

TÉLÉ – Après L’Odyssée de Nolan, Ulysse revient sur petit écran

Glénat a choisi une autre route. Le 24 juin, la maison a réuni les quatre volumes de L’Odyssée, parus dans la collection La Sagesse des mythes, en une intégrale cartonnée à tirage unique. Dirigé par Luc Ferry, scénarisé par Clotilde Bruneau et dessiné par Giuseppe Baiguera et Giovanni Lorusso, l’ouvrage bénéficie d’une couverture créée pour l’occasion. Et la présentation commerciale assume pleinement le calendrier : la parution accompagne le « nouveau film-événement » de Nolan.

Il ne s’agit donc pas seulement de remettre un classique en rayon. Une traduction patrimoniale à bas prix, un volume annoté, une adaptation jeunesse et une intégrale illustrée ne promettent ni le même usage ni le même public. Le titre demeure identique ; l’objet, la médiation et la lecture proposée changent.

À la librairie de choisir la route

Cette abondance finit logiquement entre les mains des libraires. À Toulouse, Ombres Blanches a installé une table réunissant traductions, adaptations et réécritures autour de la mythologie grecque. Interrogé le 23 juillet par La Dépêche du Midi, un libraire de l’enseigne constate une hausse des demandes depuis la sortie du film. Nombre de visiteurs recherchent surtout des versions simplifiées, intimidés par l’ampleur du poème.

Le conseil ne consiste plus à conduire vers L’Odyssée, mais vers laquelle. Texte intégral ou abrégé ? Traduction ancienne ou langue plus contemporaine ? Édition scolaire, appareil critique, bande dessinée ou beau livre ? Le film crée la demande ; l’offre pléthorique impose ensuite un travail de prescription.

Universal peut exploiter le récit d’Ulysse sans rémunérer l’auteur antique. Les maisons, elles, ne commercialisent jamais tout à fait le même ouvrage : une langue, un commentaire, une illustration, un prix ou une fabrication font la différence. Homère appartient à tous. Le rayon, beaucoup moins.

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Crédits photos : Matt Damon dans le rôle d’Ulysse

Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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