Dans l’Italie du XVIIe siècle, certains hommes mouraient d’une mort furtive et mystérieuse. Tout commençait par un sentiment de vague malaise, suivi de douleurs d’estomac, de vomissements et de fièvre. Cette mystérieuse maladie mortelle laissait les médecins perplexes. Selon la légende, le coupable était un poison baptisé Aqua Tofana, si discret qu’il ne laissait aucune trace.
Pendant des siècles, Giulia Tofana a été considérée comme une redoutable empoisonneuse ayant aidé des épouses à assassiner leurs maris. Des archives récemment étudiées racontent une histoire légèrement plus nuancée, détaille le National Geographic.
On raconte que ce poison secret, prétendument créé par l’empoisonneuse italienne, était fabriqué et distribué par un réseau clandestin de femmes actif à Palerme et à Rome. Selon la légende, le liquide était dissimulé dans des flacons de parfums et vendu à des épouses désireuses de se débarrasser de leurs maris. Des centaines d’hommes auraient ainsi été assassinés par leurs femmes. Aujourd’hui, ce mythe fascine et alimente les mèmes, les romans historiques et les blogs qui titrent «Giulia Tofana: Tueuse en série ou héroïne?!». Mais la réalité, révèle l’historienne Simona Feci dans son ouvrage L’acquetta di Giulia («L’eau de Giulia» en français), semble plus complexe.
Qui était vraiment Giulia Tofana?
Longtemps enfermés dans les archives d’État de Rome, certains documents relatant les minutes du procès de cinq femmes exécutées pour empoisonnement dans les années 1650 ont été analysés. Étonnamment, Giulia Tofana ne figure pas parmi les condamnées. La justice n’a en réalité jamais attrapé l’empoisonneuse. Née Giulia Mangiardi, elle serait en morte à Rome en 1651, à l’âge de 70 ans, probablement de causes naturelles.
Son surnom viendrait d’une autre empoisonneuse, Thofania d’Adamo, exécutée à Palerme pour avoir tué son mari. Giulia Mangiardi n’a pas fait fortune grâce aux intoxications: elle gagnait sa vie en tant que guérisseuse et entremetteuse. Elle vendait également des services de voyance, des cosmétiques maison et des philtres d’amour.
Selon l’historien Mike Dash, cette femme prenait part à une véritable économie souterraine mêlant apothicaires, astrologues et religieux peu scrupuleux. Au sein de ce réseau, le meurtre n’était que l’extrémité d’un éventail de services bien plus large.
Une activité familiale
Malgré quelques soupçons de sorcellerie, l’activité de Giulia Mangiardi a prospéré durablement. Sa belle-fille, Gironima Spana, a repris le flambeau, héritant de la clientèle de sa marâtre. Avec deux complices, elle a dirigé un véritable réseau de fabrication et de distribution du poison à travers Rome. La plupart des clientes n’étaient cependant pas des criminelles endurcies. Selon Simona Feci, il s’agissait de «femmes tout à fait ordinaires», généralement mariées de force à des hommes bien plus âgés, souvent violents. À l’époque, le divorce n’était pas une option, le poison peut-être.
Le réseau a finalement été démantelé après un guet-apens tendu par les autorités romaines. Sous la torture, plusieurs complices finirent par tout avouer. Gironima Spana, elle, a nié jusqu’au bout. Elle en paya le prix: en juillet 1659, elle fut pendue avec quatre autres membres du réseau, devant une foule immense. Le nombre réel de victimes reste toutefois incertain. Les historiens estiment aujourd’hui que les récits mentionnant des centaines de morts sont exagérés.
La recette du poison
Difficile de vous dire comment reproduire avec précision l’élixir mortel. Les historiens sont toutefois unanimes: l’Aqua Tofana était essentiellement composée d’arsenic et, parfois, de plomb. Fatal après 24 heures à forte dose, le poison était plutôt administré progressivement. Quelques gouttes ajoutées au vin ou à la soupe pendant une à deux semaines, avec une pause pour brouiller les pistes et endormir les soupçons des médecins consultés.
Plus de 350 ans après ces événements, force est de constater que la légende perd du terrain face à l’histoire. Elle continue pourtant de nourrir l’imagination. Des produits dérivés sont toujours vendus en ligne et Giulia Tofana est érigée en figure féministe, sauveuse de celles qui étaient enfermées dans des mariages violents.
«Lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux empoisonneuses romaines, je ne suis pas tombée tout de suite sur des documents ou des faits, mais plutôt sur une légende: Giulia Tofana», écrit Simona Feci. Un personnage maintenu en vie au fil des siècles par la fascination qu’elle continue d’inspirer.
Source:
www.slate.fr

