“Soixante et une minutes dans une heure” : la vie des livreurs chinois sous algorithme

L’application lui impose des délais à la seconde près, le jury, lui, aura pris le temps de lire. Le 15 juillet 2026, Wang Jibing a été distingué en poésie pour Di Chu Fei Xing (低处飞行), que l’on peut traduire par Vol à basse altitude. Une reconnaissance littéraire majeure, mais aussi une occasion de porter le regard sur celles et ceux qui sillonnent chaque jour les villes chinoises pour livrer repas, courses et colis.

Paru en février 2024 chez Writers Publishing House, Di Chu Fei Xing est le troisième recueil de l’auteur. Il donne une voix aux existences maintenues au bas de l’échelle sociale : les livreurs, bien sûr, mais aussi les travailleurs manuels, les familles modestes et tous ceux dont les journées sont organisées par la nécessité de gagner du temps.

Pour composer le livre, Wang Jibing a rencontré plus de 140 coursiers et diffusé une soixantaine de questionnaires. Il ne souhaitait pas seulement raconter sa propre expérience, mais documenter les conditions de travail, les humiliations, les inquiétudes et les espoirs de toute une profession.

« J’espère que ce recueil pourra servir de pont, rapprocher les personnes et aider les clients à comprendre la réalité de ce métier », expliquait-il après l’annonce du résultat, dans un entretien repris par l’Association des écrivains de Chine.

Une Chine du compte à rebours

En Chine, la livraison de repas, de courses et de colis est devenue un geste quotidien, largement organisé par les applications mobiles et les grandes plateformes numériques. Meituan et Ele.me dominent historiquement la restauration livrée, concurrencées par JD.com depuis 2025, tandis que Cainiao, JD Logistics ou SF Express structurent une grande partie de l’acheminement des achats effectués en ligne.

Si ces services se développent dans de nombreux pays, dont la France, et reposent, là aussi, sur le travail de personnes en situation précaire, ils ont atteint en Chine une tout autre échelle. Commander un déjeuner, des médicaments, des produits frais ou un objet du quotidien depuis son téléphone s’est intégré aux habitudes de consommation et au fonctionnement même des grandes villes.

Derrière cette rapidité se trouve une armée de coursiers reconnaissables aux couleurs de leurs plateformes, circulant à scooter entre les restaurants, les immeubles résidentiels et les tours de bureaux. Le système repose sur la promesse d’une disponibilité presque immédiate : quelques pressions sur un écran suffisent pour déclencher une chaîne de préparation, d’attribution et de livraison. 

L’application attribue les commandes, calcule l’itinéraire, mesure le temps nécessaire et signale les retards. Un restaurant qui tarde, un ascenseur immobilisé, une adresse imprécise ou un client qui ne répond pas peuvent suffire à désorganiser une tournée. Pourtant, les conséquences sont généralement supportées par le livreur, exposé aux mauvaises évaluations, aux pénalités et à la diminution du nombre de commandes proposées.

Soixante et une minutes dans une heure

Wang Jibing, né dans une famille rurale du Jiangsu, a exercé plusieurs métiers manuels, avant de s’installer à Kunshan, à proximité de Shanghai. Il devient coursier en 2018. Quatre ans plus tard, le poème L’Homme qui court après le temps, le fait connaître bien au-delà des rues de Kunshan.

Le texte naît après une livraison particulièrement humiliante. Une adresse erronée l’oblige à se rendre successivement dans plusieurs immeubles et à gravir plusieurs fois six étages. Le client, au lieu de présenter des excuses, l’insulte avant de lui attribuer une mauvaise note, entraînant une sanction de la plateforme.

Sur le chemin du retour, Wang Jibing transforme sa colère en vers : « Ceux qui courent après le temps n’ont pas de saisons, seulement une étape puis la suivante. » Diffusé en ligne par un autre poète en juillet 2022, le texte est rapidement partagé par des millions d’internautes. Dans la traduction anglaise de Vol à basse altitude, signée Chen Du et Xisheng Chen, publiée en avril 2026 par The Baffler, le coursier devient celui qui arrache « soixante et une minutes à une heure ». 

Un livreur de repas Meituan en Chine (黎飞羽)

Se mettre en danger 

En mars 2022, la Chine comptait déjà environ 13 millions de livreurs de repas, selon une étude de l’Organisation internationale du travail. Plus largement, les autorités chinoises estimaient en 2024 que 84 millions de personnes exerçaient dans les « nouvelles formes d’emploi » liées aux plateformes, de la livraison aux voitures avec chauffeur. En 2025, près de 199 milliards de colis express ont été distribués dans le pays. 

Il suffit souvent d’un téléphone et d’un scooter pour commencer, sans diplôme ni recrutement prolongé. Cette facilité en fait un refuge pour des travailleurs migrants, d’anciens ouvriers et des salariés ayant perdu leur emploi. Mais la liberté promise par les plateformes résiste mal aux chiffres : en 2021, 57 % des livreurs à temps plein interrogés par l’OIT travaillaient plus de dix heures par jour, plus de 80 % prenaient moins de trois jours de repos par mois et 36,6 % déclaraient n’avoir bénéficié d’aucune journée libre pendant tout le mois. 

Les plateformes classent les livreurs selon leur vitesse, leurs évaluations et leur taux de ponctualité, puis modifient en permanence les primes et le montant versé pour chaque livraison. Certains statuts présentés comme indépendants imposent pourtant six jours de présence par semaine, un nombre minimal d’heures et de commandes, ainsi qu’un taux de livraisons à l’heure pouvant atteindre 97 %. Les coursiers concernés ne disposent même pas toujours du droit de refuser une course. 

Dans l’enquête de l’OIT, 48 % des livreurs déclaraient avoir subi au moins un accident depuis leur entrée dans le métier et 56 % souffraient de douleurs ou de lésions musculaires. Les accidents de la circulation constituaient leur première préoccupation, devant les mauvaises évaluations, la faiblesse des revenus et l’absence de protection sociale.

Une plainte d’un client pouvait entraîner une pénalité allant jusqu’à 500 yuans (64,95 euros), soit l’équivalent d’une ou deux journées de travail. Dans ces conditions, franchir un feu, rouler à contresens ou monter sur un trottoir ne relève pas seulement d’un choix individuel : le risque devient une conséquence prévisible de la course contre la montre. 

Une hiérarchie presque invisible

L’application n’a d’ailleurs pas supprimé la hiérarchie, elle l’a rendue plus difficile à identifier. Les livreurs employés par des sous-traitants doivent parfois assister chaque matin à une réunion consacrée à leurs résultats, à leurs retards et aux plaintes reçues, puis restent soumis à des contrôles au cours de la journée. Meituan travaillait ainsi avec environ 1000 franchisés et agences employant entre 250.000 et 270.000 coursiers, tandis qu’Ele.me s’appuyait sur plus de 70 sociétés sous-traitantes dans le pays.

Entre la plateforme, l’agence, la station locale et le statut d’indépendant, il devient difficile de savoir qui doit assumer les cotisations sociales, les accidents ou les conflits salariaux. 

Cette organisation place le travailleur au bas d’une chaîne de décisions qu’il peut rarement contester. En 2021, 30,1 % des coursiers encadrés par ces stations déclaraient avoir engagé une démarche liée à un conflit du travail ; près des deux tiers n’avaient pas obtenu gain de cause, notamment faute de droits institutionnels suffisamment établis.

Le patron existe toujours, mais son autorité se répartit désormais entre un responsable local, un sous-traitant et un algorithme qui attribue les commandes, calcule les délais et transforme chaque incident en note de performance. 

Le « 996 » survit autrement

Le cas des livreurs pousse à l’extrême une tension qui traverse plus largement le monde du travail chinois. Dans les entreprises technologiques, le rythme dit « 996 » – de 9 heures à 21 heures, six jours par semaine – a longtemps incarné la valorisation du sacrifice personnel, de l’endurance et de la disponibilité envers l’employeur.

La Cour populaire suprême et le ministère chinois des Ressources humaines ont pourtant rappelé en 2021 que ce système violait gravement la législation sur le temps de travail. 

Il serait abusif de réduire le rapport au travail de toute la population chinoise à l’obéissance ou aux longues journées. Mais, dans de nombreuses entreprises, la disponibilité permanente reste une attente bien réelle : messages sur WeChat après les horaires, réunions en ligne le soir, appels du supérieur pendant les jours de repos ou les congés. Refuser de répondre n’est pas toujours formellement interdit, mais peut exposer le salarié à une mauvaise évaluation, à une mise à l’écart ou à l’accusation de manquer d’implication.

Cette pratique est désormais désignée en Chine comme du « travail supplémentaire invisible ». Les tribunaux ont commencé à reconnaître comme heures supplémentaires les tâches substantielles effectuées en ligne hors du temps de travail, tandis que des parlementaires réclamaient encore, en 2026, l’instauration d’un véritable droit à la déconnexion. 

Le prix humain de la performance

Un phénomène est souvent désigné en Chine par le mot neijuan, l’« involution » : une compétition toujours plus intense qui demande des efforts croissants sans garantir de progrès équivalent. Face à elle, le mot d’ordre tang ping, « rester allongé » ou « s’allonger à plat », s’est imposé chez une partie de la jeunesse comme le refus de consacrer toute son existence à la performance. 

Les autorités reconnaissent désormais une partie de ces problèmes. Depuis 2024, plusieurs textes demandent aux plateformes de garantir une rémunération minimale, de mieux encadrer les horaires et de ne plus faire reposer l’évaluation des coursiers sur les algorithmes les plus sévères.

En 2025, quinze plateformes avaient pratiquement achevé leurs négociations et signé des accords sur les règles algorithmiques, susceptibles de couvrir plus de 20 millions de travailleurs. Au printemps 2026, le dispositif expérimental de protection contre les accidents professionnels avait, de son côté, dépassé les 27 millions d’inscrits.

Ces mesures montrent l’ampleur du secteur, mais aussi la difficulté de rétablir des droits sociaux dans un système construit précisément pour fragmenter la relation entre le travailleur et son employeur. 

Les poèmes de Wang Jibing donnent un visage à ces statistiques. Le téléphone qui sonne, le restaurant en retard, l’ascenseur qui ne vient pas ou le client qui attribue une mauvaise note deviennent les manifestations ordinaires d’un système où chaque minute doit produire de la valeur. 

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Cette pression constitue aussi une part du prix humain payé par une société dont la réussite économique, industrielle et technologique a placé la Chine au centre des échanges mondiaux. Sa puissance repose sur des infrastructures efficaces, une capacité de production considérable et une organisation capable de répondre très vite à la demande. 

Un livreur de JD.com à Daqing, en Chine (TurnOnTheNight)
Un livreur de JD.com à Daqing, en Chine (TurnOnTheNight)

Crédits photo : deux livreurs de Meituan et Ele.me à Yanji, en Chine (TurnOnTheNight)

Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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