Au sommet de la folie Frampton Comes Alive!, tant de monde s’est présenté à l’un des concerts en stade de Peter Frampton avec Yes que la police est arrivée en tenue anti-émeute.
Durant l’été du bicentenaire, en 1976, un nombre record de grands noms du rock ont sillonné le circuit des arenas et des stades nord-américains : Paul McCartney and Wings, les Who, Elton John, Kiss, les Beach Boys, The Band, le Stills-Young Band, Yes, Peter Frampton ou Genesis. Ces concerts prenaient souvent la forme d’affiches à plusieurs artistes, dépassant largement les six heures et commençant bien avant le coucher du soleil.
Inévitablement, tout ne s’est pas très bien passé. « Il est évident que ce n’est pas le grand jackpot du bicentenaire que l’on attendait », écrivait la chroniqueuse Lisa Robinson dans sa colonne syndiquée Rock Talk. « Parlez à n’importe quelle rock star et vous serez immédiatement embarqué dans LA discussion : pourquoi les énormes concerts en plein air, dans les stades, ne fonctionnent pas forcément. »
Elton John le lui a décortiqué. « Je pense que c’est la dernière année pour ce genre de concerts », disait-il. « N’importe quel promoteur vous dira que ces spectacles ne marchent pas si bien que ça. Les gamins n’ont pas une bonne vue. Ils doivent rester assis là toute la journée dans une chaleur étouffante. S’ils veulent aller aux toilettes ou boire quelque chose, c’est la galère. Et pour voir le groupe qu’ils aiment, ils doivent rester des heures à regarder des formations qu’ils n’étaient pas venus voir. »
Une tournée n’a pourtant eu aucun mal à écouler ses billets : l’affiche partagée entre Yes et Peter Frampton dans les stades, en juin et juillet. C’était le pic brûlant de la Frampton mania : Frampton Comes Alive! était numéro un du Billboard 200, et de très loin, et il était impossible d’allumer la radio sans tomber sur « Baby, I Love Your Way », « Show Me the Way » ou « Do You Feel Like We Do ». L’industrie musicale n’avait rien connu de tel depuis la Beatlemania.
Yes, de son côté, n’avait pas sorti d’album depuis Relayer en 1974, et le groupe avait quitté la route depuis un an. Le chanteur Jon Anderson, le guitariste Steve Howe, le bassiste Chris Squire et le batteur Alan White avaient tous mis à profit cette pause pour enregistrer des disques solo. Mais ils se sont regroupés en mai 1976 pour une vaste tournée nord-américaine dans les arenas, avec le Pousette-Dart Band en première partie. Et quand Frampton a rejoint l’affiche à Philadelphie, Washington, Anaheim, San Diego et Cicero, dans l’Illinois, les concerts sont passés dans les stades — ou, à Cicero, sur un circuit automobile.
La tournée était informellement baptisée Solo Album Tour, ce qui est très trompeur puisque le set n’était fait que de classiques de Yes : « Roundabout », « Heart of the Sunrise », « I’ve Seen All Good People » ou « Long Distance Runaround ». « Au moment où on a décidé de se lancer dans cette tournée », expliquait Alan White à The Anaheim Bulletin le 23 juillet 1976, « on a décidé de jouer toutes les chansons que les gens voulaient entendre. »
La tournée s’est arrêtée au Balboa Stadium de San Diego il y a exactement cinquante ans, le 18 juillet 1976, avec Gary « Dream Weaver » Wright et Gentle Giant en ouverture. Les billets coûtaient 9,50 dollars en prévente, mais il fallait débourser 11 dollars le jour du concert. « Profitez d’un spectacle passionnant que vous pourrez voir et entendre en plein air, sur la pelouse, en placement libre », promettait une annonce dans le journal, « avec tout le confort d’un concert en extérieur. Buvettes, parking et sanitaires en nombre — jauge limitée à 35 000 personnes pour votre confort. »
Peter Frampton aurait pu, à lui seul, écouler sans peine 35 000 billets en 1976. Ajoutez-y Yes, Gentle Giant et Gary Wright, un soir de week-end de juillet, à proximité d’une université, et vous obtenez la recette du chaos. C’est exactement ce qui s’est produit.
« Quatre-vingt-dix personnes ont été arrêtées dimanche alors que la police cherchait à maintenir l’ordre lors d’un concert qui a attiré 4 500 personnes de plus que ce que pouvait accueillir le Balboa Stadium, d’une capacité de 35 000 places », rapportait une dépêche UPI le lendemain matin. « La police a indiqué que la plupart des personnes interpellées étaient de jeunes adultes, poursuivies pour l’essentiel pour ivresse, usage de stupéfiants, rébellion et intrusion… Des foules en mouvement ont abattu des clôtures et causé des dégâts sur les campus du San Diego High School et du City College, tous deux mitoyens du stade. Une remorque de premiers secours installée au stade a soigné 100 personnes blessées. Un nombre indéterminé de personnes ont été transportées à l’hôpital. »
Un reportage involontairement hilarant de CBS 8 San Diego, disponible sur YouTube, montre des policiers en tenue anti-émeute affrontant des adolescents déchaînés à l’extérieur, désespérés d’entrer. Chaque fan y ressemble à un figurant de Dazed and Confused ou de That ’70s Show. En regardant les images sans le son, certains passages évoquent sincèrement l’émeute de la prison d’Attica.
Hélas, on n’aperçoit même pas une seconde de Gary Wright, Peter Frampton ou Yes dans ce sujet. En revanche, on voit quelques secondes de Gentle Giant interprétant « Knots », extrait de leur album Octopus de 1972.
Il existe des images en Super 8 du set de Gary Wright, qui semblent avoir été filmées par Abraham Zapruder. On trouve également douze minutes du set de Peter Frampton captées sur pellicule, et six minutes de Yes, avec des extraits de « Sound Chaser », « I’ve Seen All Good People » et « The Gates of Delirium ». Un bootlegger est par ailleurs reparti avec une bande propre de l’intégralité du concert, qui circule depuis des décennies. Le sommet en est un dernier rappel avec « I’m Down » des Beatles, l’une des quinze fois seulement où le groupe est connu pour l’avoir jouée.
La tournée de Yes s’est achevée un mois plus tard par un concert à Fort Wayne, dans l’Indiana, qui a marqué la dernière apparition du claviériste Patrick Moraz au sein du groupe. Rick Wakeman est revenu pendant les sessions de Going for the One, plus tard dans l’année. Moraz a rejoint les Moody Blues en 1978 et y est resté jusqu’en 1991, quand son départ houleux a débouché sur une bataille judiciaire avec ses anciens camarades, diffusée sur Court TV. Aujourd’hui, Moraz et Justin Hayward sont les deux seuls membres des Moody Blues encore en vie. (Les relations entre eux sont si glaciales que Hayward ignorait même que Moraz était toujours vivant quand nous lui avons parlé l’an dernier.)
Yes a lui aussi beaucoup changé au fil des ans. Aujourd’hui, Steve Howe est le seul membre de la formation de l’âge d’or encore présent. Mais le groupe continue de tourner et d’enregistrer assez régulièrement. L’an dernier, il a repris la recette de San Diego 1976 en jouant un morceau des Beatles vers la fin de la soirée. Cette fois, c’était « The Word ».
Comme Yes, le Balboa Stadium est aujourd’hui presque méconnaissable par rapport à ce qu’il était en 1976. L’enceinte d’origine a été démolie quelques années après le concert Yes/Frampton, et remplacée par un stade bien plus petit, de 3 000 places seulement. Si Yes et Frampton voulaient un jour y revenir et partager de nouveau l’affiche, ils le rempliraient sans doute. Cette fois, la police pourrait probablement laisser ses tenues anti-émeute au commissariat.
Par Andy Greene
Traduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr


