Faut-il encore capturer, déplacer ou réhabiliter des primates non humains ? À la Ménagerie du Jardin des Plantes, Nénette, une orang-outan aujourd’hui âgée d’une petite soixantaine d’années, y vit depuis sa prime jeunesse. Née vers 1969 à Bornéo, en Asie du Sud-Est, elle est capturée alors qu’elle est encore très jeune. Comme pour la plupart des orangs-outans prélevés dans la nature à cette époque, où la plupart des bébés capturés voient leur mère tuée. En 1972, elle rejoint la Ménagerie de Paris, l’un des plus anciens zoos du monde. Son histoire est récemment revenue sur le devant de la scène après une enquête du média EcoTalk, relayant les demandes de plusieurs associations en faveur de son transfert vers un sanctuaire. Au-delà du seul cas de Nénette, ces débats interrogent plus largement notre rapport aux primates non humains et à leur captivité. Ils interviennent alors que plus d’une centaine de scientifiques des quatre coins du monde s’apprêtent à publier une déclaration intitulée Universal Declaration of the Rights of Nonhuman Primates (Déclaration universelle des droits des primates non humains, NDLR), une initiative portée par Cédric Sueur, professeur de primatologie et d’éthologie à l’Université de Strasbourg, et auteur du livre Décoloniser notre rapport aux animaux aux Editions Odile Jacob (2026). Sciences et Avenir l’a interrogé sur les enjeux de cette déclaration et sur l’avenir des primates non humains.
La capture, une bien trop longue histoire
Le cas de Nénette rappelle une époque où les primates étaient encore massivement prélevés dans la nature. Bien longtemps, la capture d’animaux exotiques fut une pratique très courante, que ce soit en cadeau diplomatique ou pour alimenter les parcs zoologiques. Aujourd’hui, ces pratiques ont été stoppées, du moins en Europe, où les zoos ne doivent plus fonctionner sur ce modèle. “Les choses ont changé, on ne va plus aller capturer des animaux en liberté pour essayer de les mettre en captivité, résume Cédric Sueur. Ça se fait encore en cachette, mais pas pour la conservation, et plutôt pour la recherche.”
Ce basculement ne s’est pas fait d’un coup. “La volonté d’arrêter de capturer des animaux dans la nature dans un but de reproduction s’est imposée dans les années 90-2000”, poursuit le primatologue. La prise de conscience du bien-être animal et la montée en puissance des arguments liés à la conservation ont joué un rôle majeur. Cette évolution n’a pas seulement changé les pratiques, elle a aussi changé le regard scientifique porté sur ces animaux. Les grands singes, en particulier, ont progressivement cessé d’être perçus comme des bêtes dénuées de sensibilité. Les travaux de la célèbre primatologue Jane Goodall, puis ceux de Frans de Waal, ont largement contribué à mettre en évidence leurs capacités cognitives, émotionnelles et sociales. “On a pris conscience de leur intelligence”, affirme le chercheur.
Le transport de Nénette vers un sanctuaire est-il possible ?
Dans le cas de Nénette, le débat se heurte à une réalité : son âge. Elle a fêté ses 57 ans le 16 juin dernier et est atteinte d’arthrose. “Théoriquement, elle pourrait être dans un sanctuaire. Pratiquement, c’est loin d’être possible, indique Cédric Sueur. Plus l’individu est âgé, plus il a des chances de mourir lors d’un transfert, notamment à cause de l’anesthésie ou du stress engendré par ce déplacement.” Le transfert vers un sanctuaire ne semble donc pas être une solution. La décision dépend donc de son âge, de son état de santé et de sa capacité d’adaptation.
La question ne porte pas seulement sur l’espace disponible ou le degré d’ouverture du lieu où résiderait Nénette. Il faut aussi tenir compte de son histoire, de ses habitudes, de ses liens sociaux et de sa capacité à s’acclimater à un nouvel environnement. “Un individu grandit dans un environnement et il est habitué à cet environnement, explique le spécialiste. L’idée d’une remise en liberté ou même d’un déplacement vers un autre cadre doit être maniée avec prudence, surtout lorsqu’il s’agit d’animaux âgés ou très dépendants de leur groupe.”
Une déclaration des droits des primates non humains
Cette initiative est née d’un constat : malgré les progrès des connaissances scientifiques sur les primates non humains, leur protection reste souvent pensée à travers la seule préservation des espèces, sans toujours prendre en compte les individus qui les composent. C’est précisément dans ce contexte qu’intervient la déclaration initiée par Cédric Sueur et signée par près de 300 scientifiques provenant de tous les continents. L’objectif est de reconnaître les primates non humains à plusieurs niveaux : l’individu, l’espèce, l’habitat et la culture. “Protéger l’espèce sans protéger les habitats ne sert à rien, insiste-t-il. Ce sont des individus très intelligents et dont la culture doit être reconnue.”
L’enjeu dépasse le cas des grands singes ou celui des zoos. Il touche aussi l’utilisation d’animaux en recherche, la déforestation qui détruit certains habitats naturels, dont celui des orangs-outans, la viande de brousse et, plus largement, la manière dont l’être humain se place au sein du vivant. “À travers notre déclaration, on veut essayer de faire comprendre qu’ils sont des individus émotionnels à part entière et pas des accessoires, dit-il. Nous nous sommes placés au centre de tout, nous avons placé notre économie au centre de tout… alors que si nous continuons à réfléchir de la sorte, nous allons droit dans le mur.”
Cette déclaration, qui sera publiée prochainement, ne se veut pas un texte parmi tant d’autres. Elle vise à faire bouger la frontière qui sépare encore trop souvent l’humain du reste du vivant. “Les primates sont des personnes comme nous, conclut le chercheur. Douées d’intelligence et de sensibilité.”
Source:
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