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Le Bal des foudroyés : quand Louis XIV cesse de jouer au roi

Tout, ici, relève de la représentation. La cour regarde, commente, s’incline, espionne et trahit ; le roi danse pour mieux gouverner. À Fouquet, il annonce : « Monsieur le surintendant, je veux enfin être roi. » L’homme des finances croit recevoir une marque de confiance quand son procès vient déjà de commencer.

Sa faute n’est pas seulement d’avoir trop pris : elle consiste à se croire indispensable. Il imagine encore qu’en offrant au souverain le devant de la scène, il continuera d’agir depuis les coulisses. Louis XIV, bien meilleur comédien que son adversaire ne le suppose, lui laisse cette illusion jusqu’au bout.

Dentelles, dettes et venin

La réussite du livre tient d’abord à cette ironie dramatique constamment entretenue : le lecteur voit le piège se refermer tandis que Fouquet y avance avec le sourire. Chaque faveur devient menace, chaque compliment prépare une disgrâce. Lorsque Louis confie à Colbert : « Tout va bien, il s’enferre de lui-même. », toute la mécanique du récit apparaît dans sa netteté cruelle.

Camille Pascal excelle surtout dans l’art du portrait mordant. Mazarin agonise moins de devoir quitter la vie que ses collections : « Dire qu’il me faut quitter tout cela… » Fouquet transforme sa prodigalité en système de gouvernement ; Colbert sert avec une docilité renfrognée qui cache une ambition de fer.

Quant aux courtisans, ils composent un bestiaire poudré où l’on applaudit « aux malhonnêtetés et à la corruption, pourvu qu’elles soient avenantes ». La phrase, ample, chargée de velours, de pierreries et de fiel, épouse à merveille cette société qui dissimule la prédation sous les manchettes.

Le faste jusqu’à l’encombrement

Cette abondance constitue aussi la principale faiblesse du roman. Décors, charges, alliances, mécanismes financiers et préséances sont décrits avec une précision impressionnante, parfois au détriment de l’élan. Certaines scènes s’étirent jusqu’à prendre l’allure d’une visite guidée ; plusieurs personnages secondaires entrent lestés de titres, de parentés et d’antécédents qui ralentissent la marche. Le livre préfère parfois expliquer le siècle plutôt que laisser ses figures l’incarner sans escorte.

Il évite pourtant le piège de la simple galerie versaillaise avant Versailles grâce au contraste social qu’il ménage. Tandis que la cour danse, les campagnes crient famine ; les pauvres et les malades sont écartés des routes pour ne pas troubler le passage royal. La formule tombe, sèche : les habitants accourent voir « un monarque qui, lui, ne vit personne ». Derrière l’éclat du spectacle apparaît alors une monarchie qui transforme l’invisibilité de ses sujets en condition de sa propre splendeur.

Le Soleil apprend à brûler

Le Bal des foudroyés convainc moins par le suspense historique — chacun connaît l’issue de la route de Nantes — que par l’observation d’un pouvoir apprenant à mentir sans trembler. Louis XIV n’est pas encore le Soleil ; il n’est déjà plus le jeune homme tenu en lisière. Il découvre qu’un sourire peut valoir une sentence et qu’un ballet peut tenir lieu de manifeste : « Moi-même je ferai le partage des blés. » Prononcée sous les ors, la promesse d’abondance résonne d’autant plus durement que les affamés restent hors champ.

Le dernier éclat revient à l’héritier nouveau-né, annoncé par ce cri : « La reine a accouché d’un garçon ! » La dynastie est assurée, Fouquet abattu, Mazarin enterré, Colbert installé. Camille Pascal transforme ces quelques mois en un bal fastueux et funèbre, savant jusqu’à l’excès, parfois ralenti par ses propres dorures, mais porté par une langue vive, acérée, volontiers théâtrale, qui sait que le pouvoir, en France, aime toujours entrer en scène.

DOSSIER – Les romans de la rentrée littéraire 2026

Par Victor De SepausyContact : vds@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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