On ne bannira pas les livres, en Alberta. On pourrait simplement les placer derrière un comptoir, demander l’âge du lecteur et, pour les plus jeunes, réclamer la permission des parents. Pas pareil ? Le gouvernement provincial tient manifestement à la nuance.
Adoptée le 13 mai, la loi 28, ou Municipal Affairs and Housing Statutes Amendment Act, 2026, modifie plusieurs pans de l’administration locale, des règles municipales au fonctionnement des bibliothèques publiques. Sur ce dernier terrain, elle donne surtout au pouvoir exécutif un nouvel outil : la possibilité de réglementer l’accès, l’utilisation et l’emprunt des documents en fonction de l’âge.
Le texte, disponible auprès de l’Assemblée législative de l’Alberta, ne désigne pourtant aucun livre, ne définit aucune catégorie documentaire et ne fixe pas davantage de seuil d’âge. Il ne précise pas non plus comment les éventuelles restrictions devront être appliquées. Tout cela viendra plus tard, par voie réglementaire.
Derrière le comptoir, peut-être
Le ministre des Affaires municipales, Dan Williams, présente depuis avril une cible plus précise : empêcher les enfants de 15 ans et moins de tomber, dans les rayonnages, sur des représentations visuelles explicites d’actes sexuels. Les descriptions uniquement écrites ne seraient pas concernées par l’orientation annoncée.
Les ouvrages visés pourraient rester dans les collections tout en étant conservés derrière le bureau du personnel. Un jeune lecteur pourrait alors y accéder avec l’autorisation de ses parents. Les plus de 15 ans ne seraient pas soumis à cette restriction, selon les explications fournies par le ministre au Jasper Local.
Mais cette mécanique demeure, à ce stade, une intention politique plutôt qu’un règlement achevé. La loi elle-même ne dit pas ce qu’est un document « visuellement explicite ». Elle ne tranche pas entre album, bande dessinée, manga, DVD, revue ou ressource numérique. Elle n’explique pas davantage si chaque lecteur devra justifier son âge, comment sera recueilli l’accord parental ou ce qu’il adviendra des plateformes de prêt électronique.
La Coalition of Alberta Public Libraries, qui rassemble les établissements opposés au dispositif, insiste précisément sur ces absences. En attendant les textes d’application, impossible de mesurer le nombre d’ouvrages concernés, le coût de leur déplacement ou les modifications informatiques nécessaires. Le gouvernement promet une réponse « proportionnée ». Les bibliothèques, elles, aimeraient connaître les proportions.
Vérifier l’âge, revoir les rayons
Derrière une restriction apparemment simple s’annonce une série d’opérations beaucoup moins anodines : examiner les fonds, isoler certains documents, former les équipes, adapter les automates de prêt et trouver un moyen d’appliquer les mêmes règles aux ebooks ou aux services fournis par des entreprises extérieures.
Dans une lettre adressée à la Première ministre Danielle Smith et à Dan Williams, la coalition professionnelle a alerté sur les conséquences pratiques et financières du projet. Une vérification fondée sur l’âge pourrait imposer la présentation d’un justificatif, le passage obligatoire par un bibliothécaire ou la validation d’un parent. Autant de procédures susceptibles, selon elle, de compliquer l’accès des personnes dépourvues de pièce d’identité, notamment certains sans-abri, nouveaux arrivants ou usagers âgés.
Les établissements s’inquiètent également de la confidentialité des consultations. Demander un livre derrière un guichet n’équivaut pas à le saisir librement dans un rayon. La démarche révèle au personnel le choix du lecteur et peut suffire à décourager une demande, sans qu’il soit nécessaire d’interdire quoi que ce soit.
À Jasper, le conseil de la bibliothèque municipale estime que la province répond à un problème qu’il ne rencontre guère. Son secrétaire, Matthew Cairns, indique que l’établissement n’a reçu que deux plaintes de ce type en près de vingt ans — généralement pour demander le déplacement d’un ouvrage d’une section jeunesse vers un rayon destiné aux adolescents.
La bibliothèque applique déjà une procédure de réexamen des documents signalés. Son personnel peut aussi intervenir lorsqu’un mineur souhaite emprunter un film ou un autre support jugé inadapté. Pour Matthew Cairns, ce fonctionnement local offre les garde-fous nécessaires sans transformer chaque équipe en service de contrôle.
Le ministre entre dans les rayons
La portée de la loi 28 ne se limite pas aux futures restrictions. Elle élargit considérablement les pouvoirs provinciaux d’inspection.
Jusqu’ici, le ministre pouvait faire examiner les archives d’un conseil de bibliothèque. Désormais, un inspecteur pourra contrôler les biens accessibles au public, les services, le fonctionnement général de l’établissement et les documents administratifs. Il pourra copier les dossiers utiles, interroger les employés et demander toute information en rapport avec sa mission.
Une fois le rapport remis, le ministre sera autorisé à prendre « toute ordonnance qu’il estime appropriée ». Faire obstacle à l’inspection constituera une infraction.
La réforme déplace ainsi une partie du pouvoir détenu par les conseils locaux vers le gouvernement provincial. Or, les bibliothèques publiques albertaines sont principalement financées par les municipalités et administrées par des conseils issus des communautés qu’elles desservent. La Coalition of Alberta Public Libraries y voit une remise en cause de ce modèle et redoute que les coûts de mise en conformité restent entièrement à la charge des collectivités.
Dan Williams considère au contraire que l’effort demandé sera modeste. Il ne juge pas nécessaire de prévoir de financement supplémentaire pour empêcher les enfants d’accéder à ce qu’il qualifie de matériel pornographique. Encore faut-il déterminer ce que cette appellation recouvrira dans une collection de bibliothèque.
Une première bataille dans les écoles
Le débat n’arrive pas sans précédent. En 2025, l’Alberta avait déjà imposé de nouvelles normes aux bibliothèques scolaires. Une première version de la directive, consacrée aux contenus sexuels, avait conduit le réseau public d’Edmonton à envisager le retrait de plus de 200 titres, parmi lesquels La Servante écarlate, de Margaret Atwood, 1984, de George Orwell, Le Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley, ou encore La Couleur pourpre, d’Alice Walker.
Face à la polémique, le gouvernement avait suspendu puis remplacé son texte. La version définitive, entrée en application le 5 janvier 2026, se concentre sur les représentations visuelles explicites d’un acte sexuel. Les descriptions littéraires en sont exclues, comme le rappelle le ministère albertain de l’Éducation.
La province avait notamment cité Gender Queer, de Maia Kobabe, Fun Home, d’Alison Bechdel, Blankets, de Craig Thompson, et Flamer, de Mike Curato. Quatre romans graphiques, dont plusieurs explorent l’identité de genre, l’homosexualité ou l’adolescence. Cette sélection a nourri les accusations de ciblage des œuvres LGBTQ+, récusées par l’exécutif.
Nous avions présenté ce projet de loi le 5 mai 2026. Depuis, le texte a été adopté, mais l’essentiel de son application reste suspendu aux règlements promis par le gouvernement. Les bibliothèques savent désormais que la province pourra décider quels documents soumettre à une limite d’âge. Elles ignorent encore lesquels, pour quels lecteurs et selon quelle procédure.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
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Par Clément SolymContact : cs@actualitte.com
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