“Un espace liminal est une notion qui vient de l’anthropologie : ce n’est pas nécessairement un lieu physique, ça peut être une période de la vie, un « entre-deux » symbolique. Mais aujourd’hui, le terme s’est vu être réapproprié par la culture d’Internet, qui l’a élevé en véritable esthétique”, explique à Sciences et Avenir Antoine Dussault St-Pierre, chercheur en études littéraires à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), au Canada. Ces espaces, utilisés pour être des lieux de passage à traverser, deviennent étranges lorsqu’ils sont vides, hors de leurs fonctions habituelles.
Le “non-lieu” est une notion développée par l’anthropologue Marc Augé dans les années 1990. “Ce n’est pas un lieu qui a été fait pour être habité, c’est un lieu qui a été fait pour être traversé, utilisé dans des relations transactionnelles et éphémères, poursuit le chercheur. Quand il n’y a plus personne à l’intérieur, l’architecture peut alors paraître étrange.” Pour Marc Augé, ces lieux – centres commerciaux, aéroports ou hôtels – sont des espaces d’anonymat où un individu ne crée pas de lien durable. Mais sur Internet, le concept est poussé plus loin. Ce ne sont plus uniquement des lieux de transits, mais des lieux hors du temps et complètement vides, laissant place à un néant anxiogène.
Nostalgie et dissonance
Ce qui fascine dans ces images, c’est les émotions très particulières qu’elles suscitent. “Ça évoque, pour beaucoup, à la fois de l’angoisse et de la nostalgie, commente Antoine Dussault St-Pierre. Dans mes recherches, j’y voyais vraiment quelque chose qui se rapportait au deuil. C’est quelque chose de très lourd, très angoissant, et en même temps, quelque chose dont on veut se rapprocher, dans lequel on veut pouvoir se reposer.” Certains internautes expliquent ressentir une sorte de dissonance entre les souvenirs qu’ils ont de ces lieux, et la vision de ces espaces désormais abandonnés.
Ce sentiment s’est accentué lors de la pandémie du COVID-19, en 2020. Lors de la quarantaine, des lieux habituellement bondés, se sont retrouvés complètement vides. “Beaucoup de ces lieux là sont devenus sans fonction à l’époque. Les centres commerciaux se sont vidés, les aires de jeux n’avaient plus d’enfants pour les remplir, les parcs d’attractions non plus, note le chercheur. On les voit donc dans leur caractère étrange de manière plus évidente.”
Une manière de s’exprimer
Si la dimension d’un ressenti collectif peut éclairer une partie du phénomène, l’expérience individuelle reste centrale. Ces images renvoient aussi, plus largement, à des souvenirs d’enfance empreints de nostalgie. “Pour beaucoup, ce sont des endroits liés à l’enfance. Les images qui hantent les représentations de l’espace liminal sont des images d’un certain mode de vie, notamment pour des personnes ayant grandi dans les années 90-2000”, poursuit le chercheur. On retrouve en effet les grandes aires de jeux de parcs, les banlieues pavillonnaires, les piscines municipales, les fast-foods ayant des grandes structures de jeux, etc.
Cet univers s’est enrichi de sous-genre, comme le trauma core, le weird core ou le dream core, qui forment une sorte de nébuleuse, toutes découlant des espaces liminaux. De nombreux utilisateurs associent les espaces liminaux à des souvenirs parfois traumatisants. Ce sont souvent des images lourdes de sens, évoquant des souvenirs d’agressions. “Il y a une volonté à travers tout ce phénomène, de décharger des souvenirs, conclut le chercheur. C’est aussi un moyen de se libérer, de mettre des images sur des ressentis.” Une manière d’expliquer pourquoi cette esthétique, cette fascination pour des lieux suspendus dans le temps, continue aujourd’hui de séduire des millions d’internautes et s’impose désormais comme une source d’inspiration pour le cinéma.
Source:
www.sciencesetavenir.fr


