Il existe des jeux vidéo où l’on recrute des joueurs inconnus à partir de leurs statistiques, où l’on simule des saisons entières en lisant des colonnes de chiffres plutôt qu’en regardant des matchs. Le principe s’appelle le « scouting » : repérer un gamin de seize ans dans un club de troisième division avant que tout le monde ne le voie venir, sur la seule foi de son profil chiffré.
On y passe des heures à comparer des « potentiels cachés », la marge de progression supposée d’un joueur encore inconnu. On y éplucherait des rapports de recruteurs, on y gérerait un budget de transferts serré. Le monde de l’édition française fonctionne pareil. Personne n’a encore eu l’idée d’en faire un jeu, et les « joueurs », ici, ce sont des manuscrits. Posons la grille, en franglais de directeur sportif, terme par terme.
Le ratio qui ferait virer n’importe quel recruteur
Chaque année, les grandes maisons reçoivent entre 3000 et 8000 candidatures spontanées. Actes Sud, en « indépendant » qui joue dans la cour des grands, en récolte 3000 à 5000. Sur ce volume, le nombre de « recrutements » effectifs, des manuscrits non sollicités qui finissent publiés, tourne autour de 10 à 20 par saison chez Actes Sud, soit un taux de conversion de 0,3 à 0,5 %. Gallimard afficherait un ratio comparable.
Chez Grasset, qui reçoit plus de 5000 dossiers par an, une éditrice résume sa politique de recrutement : on ne prend « quasiment rien qui vient de la Poste : un ou deux titres par an. Mais on ne coupe pas le robinet. »
Traduit en langage de manager : c’est un centre de formation qui scoute des milliers de jeunes chaque saison pour n’en faire signer professionnellement qu’un ou deux. N’importe quel club de football qui afficherait ce ratio de conversion serait accusé de scouting alibi, un vivier qu’on entretient pour la forme sans réelle intention de recruter dans le tas. Ici, personne ne s’en offusque. C’est la norme depuis toujours et personne n’a de classement à comparer.
Le phénomène n’est pas nouveau, c’est même là le plus intéressant. Une étude de 1999 parue dans les Actes de la recherche en sciences sociales notait déjà qu’entre 1978 et 1998, le nombre de manuscrits de fiction reçus par la poste avait doublé dans la plupart des maisons, et quadruplé aux Éditions de Minuit. Vingt ans avant l’autoédition, avant les réseaux sociaux d’auteurs, avant qu’écrire un roman devienne une activité aussi répandue que pratiquer un sport amateur, le marché était déjà saturé de candidats face à un nombre de places professionnelles qui, lui, n’a jamais bougé au même rythme.
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C’est exactement la dynamique du scouting de football à l’ère de la donnée. Les outils se multiplient, les bases de données s’épaississent, on identifie des candidats dans des championnats qu’on ignorait il y a dix ans, et le nombre de places en équipe première n’a pas bougé d’un poste. On scoute davantage pour signer pareil. Le filtre, mécaniquement, doit devenir plus rapide et plus arbitraire dans son premier tri, parce que le temps humain de lecture n’a jamais suivi l’inflation du vivier.
Recalé sur la fiche, pas sur le terrain
Un « scouting report », dans le jargon, c’est la fiche qu’un recruteur rédige après avoir observé un joueur : ses points forts, ses limites, une note, une recommandation. Beaucoup de maisons d’édition fonctionnent sur le même principe : un premier lecteur attribue une note (0 pour les textes excellents, 1 ou 2 pour les bons, 3 pour ceux qui ne passeront pas l’étage supérieur) avant même qu’un deuxième regard n’intervienne.
Un éditeur indépendant qui a publiquement détaillé son processus de tri rapportait, sur 204 manuscrits reçus en quelques mois, 68 éliminés sur le seul synopsis, sans même ouvrir le texte. Un tiers du vivier ne passe jamais le premier essai physique, recalé sur la fiche plutôt que sur la performance.
Le journaliste sportif appellerait ça un « trial » raté avant même d’avoir tapé dans un ballon : un essai, au sens propre, la séance d’évaluation accordée à un joueur non encore sous contrat. Le scout littéraire l’appelle une ligne éditoriale non respectée. C’est la même opération. Un présélectionneur débordé doit éliminer vite pour que le comité plénier, l’équivalent du staff technique au complet, ne perde pas son temps sur des dossiers sans chance réelle.
Sept refus sur dix : silence radio
Voici le chiffre qui devrait vraiment choquer dans ce sport-là : 70 % des refus n’engendrent aucune réponse. Pas un mail, pas une carte. Dans n’importe quel club professionnel, même le joueur convoqué pour un essai d’une semaine reçoit un retour, favorable ou pas. Le silence intégral après un essai n’existe pas dans le sport : il détruirait la réputation du club auprès des agents et des familles.
Dans l’édition, ce même silence est la norme statistique, pas l’exception. Et personne n’a d’agent pour s’en plaindre en son nom. Ce qui rend d’autant plus remarquable les maisons qui font l’inverse. Actes Sud a la réputation de répondre à la majorité de ses candidats, y compris en cas de refus : l’équivalent d’un rapport de scouting complet et motivé plutôt qu’un silence radio.
C’est le club qui soigne sa réputation, agents et familles compris, même envers les recalés, sachant que le joueur d’aujourd’hui refusé peut être celui qu’on recroisera dans trois ans avec un meilleur dossier.
Le scouting anonyme, l’exception qu’on prend pour la règle
Le dernier point est sans doute le plus dérangeant pour quiconque croit encore au mythe du courrier providentiel. La plupart des maisons l’admettent volontiers : les auteurs publiés via le canal spontané restent l’exception ; la majorité arrive par agents, recommandations, ou repérage en revue. Le manuscrit envoyé « par-dessus la pile », sans recommandation, affiche un taux de réussite de 1 à 3 % selon les guides spécialisés du secteur, et encore, ce chiffre optimiste mélange sans doute l’enveloppe anonyme et le texte appuyé par une relation.
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En langage de manager : le vrai scouting ne se fait quasiment jamais sur dossier anonyme, mais sur recommandation d’un agent de confiance ou sur un coup d’éclat déjà visible ailleurs, un prix, une revue, un article remarqué. L’attaquant qui sort de nulle part et qu’on signe sur un simple CV existe bel et bien : Laurent Gaudé a envoyé son premier manuscrit par la poste, Actes Sud l’a publié, il a fini par décrocher le Goncourt. C’est l’histoire qu’on se raconte volontiers. Elle arrive juste beaucoup moins souvent qu’on l’imagine.
Si on devait résumer la « data » du secteur en un seul indicateur façon tableau de bord de manager, ce qu’on appelle un KPI, key performance indicator, l’indicateur clé censé dire en un chiffre si un système marche ou pas, ce ne serait pas le nombre de manuscrits publiés, ni le nombre de titres en rentrée littéraire. Ce serait le taux de réponse motivée rapporté au volume reçu.
Sur cet indicateur-là, la plupart des clubs du championnat refuseraient de communiquer leurs chiffres. On préfère parler de « vitalité éditoriale » quand la rentrée gagne vingt titres que de publier le seul ratio qui dirait quelque chose de la santé réelle du système : combien de candidats reçoivent un retour digne de ce nom.
L’édition n’a pas vocation à devenir un sport spectacle. La comparaison s’arrête net dès qu’on parle d’argent, de droits télé ou de mercato d’été. Mais elle pointe quand même un détail gênant : un club qui afficherait un taux de conversion de 0,3 % sur son scouting, sans publier ses chiffres ni répondre à sept essais sur dix, finirait viré par son conseil d’administration avant la fin de la saison.
Dans l’édition, personne ne vire personne pour ça. On appelle juste ça la tradition, et on attend la prochaine rentrée littéraire pour recompter les titres.
Charles Garatynski
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Né à Bordeaux en 1998, Charles Garatynski est un écrivain français d’origine polonaise par sa mère. Cet héritage culturel et linguistique nourrit une œuvre à cheval entre la France et la Pologne. En décembre 2025, l’Académie polonaise des sciences sociales et humaines de Londres lui a attribué le prix d’Artiste de la diaspora polonaise de l’année, dans la catégorie prose.
Ses textes de fiction ont été publiés en France dans Marginales et La Revue des ressources, ainsi qu’en Pologne dans Suburbia et e-eleWator. Il collabore également à La Revue des Deux Mondes, La Quinzaine littéraire et ActuaLitté, où il a notamment consacré des articles à Witold Gombrowicz, Bruno Schulz et Stanisław Witkiewicz. Il a par ailleurs présenté ses travaux sur ces auteurs lors de colloques internationaux à Istanbul, Louvain et à la Sorbonne-Nouvelle.
Son activité s’étend aussi au théâtre. En janvier 2026, sa pièce Héraut de la démocratie a été montée à Nantes. Deux mois plus tard, il était invité par Radio Campus Bordeaux, à l’Université Bordeaux Montaigne, pour évoquer son parcours et son travail d’écriture.
Crédits photo : Michael Olise, sous le maillot de l’équipe de France (Bryan Berlin, CC-BY-SA-4.0)
Par Auteur invitéContact : contact@actualitte.com
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